Article · José Andrés Murillo · Estudios Eclesiásticos · 2020
Abus sexuel, de conscience et de pouvoir : une nouvelle définition
Comment la définition de l’abus sexuel a changé : d’une transgression génitale exercée par la force à une vision qui le comprend avec l’abus de pouvoir et l’abus de conscience. L’article propose une définition intégrale pour prévenir et rendre justice aux victimes.
Sommaire
Résumé
Le présent travail a pour objectif de montrer l’évolution qu’a connue la définition de l’abus sexuel. Celle-ci part d’une vision restreinte et individuelle, centrée sur la transgression strictement génitale, exercée par la force, qui méconnaît le phénomène de l’abus de pouvoir dans des situations de vulnérabilité et facilite ainsi la dissimulation, le déni institutionnel et la retraumatisation des victimes. L’évolution va vers une vision plus intégrale, structurelle et éthique, qui permette à la société, aux personnes et aux institutions d’assumer leur véritable responsabilité dans la reconnaissance des victimes et la justice qui leur est due. C’est la seule manière dont la société et les organisations peuvent passer d’une culture de l’abus et de la dissimulation à une culture de l’attention et de la confiance lucide.
Mots clés : abus sexuel sur enfants ; dissimulation ; Église catholique ; confiance lucide ; vulnérabilité.
Abstract
Sexual Abuse, Abuse of Conscience and of Power: A New Definition
The present work aims to show the evolution of the definition of sexual abuse. It goes from a restricted and individual view, focused on the strictly genital violation, executed with force, misunderstanding the phenomenon of sexual abuse in vulnerable situations, facilitating the cover-up, the institutional denial and the re-traumatization of the victims. The evolution goes towards a more comprehensive, structural and ethical vision, which allows society, persons and institutions to assume their real responsibility in recognition and justice to victims. This is the way the society and Organizations can change from a culture of abuse and cover-up to a culture of care and lucid trust.
Key words: child sexual abuse definition; cover-up; Catholic Church; lucid trust; vulnerability.
C’est l’ambiguïté insurmontable du Mal qui est son essence.
Emmanuel Lévinas, L’Humanisme de l’autre homme
Introduction
Au cours de l’histoire de l’humanité, l’enfance et l’adolescence ont été l’objet des formes de violence les plus diverses de la part du monde adulte1. L’une de ces formes — particulièrement réduite au silence et dévastatrice, minimisée et normalisée — est la violence sexuelle. D’autant plus qu’elle est commise le plus souvent dans des contextes et par des personnes qui devraient être celles de la plus grande confiance et du plus grand soin, comme le foyer, les membres de la famille, l’école ou l’Église2. Ce crime a gagné en visibilité et suscité une indignation sociale et politique croissante avec l’adoption de la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE) en 1989 et l’essor de la protection des droits des minorités à partir de la dernière décennie du XXe siècle3. Cette progression ne s’est pas interrompue et a coïncidé, en outre, avec les scandales d’abus sexuels sur enfants commis par des clercs et couverts par différentes factions de la hiérarchie de l’Église, de diocèses et de congrégations religieuses, qui ont marqué l’histoire récente de l’Église à l’échelle mondiale4.
La protection des droits va de pair avec une compréhension de ce qui leur porte atteinte. Dans le cas de l’abus sexuel, cette compréhension a été centrée pendant des siècles sur l’aspect génital et sur la force physique exercée dans un viol. Tout au long de cette étude, nous cherchons à problématiser le concept d’abus sexuel à partir d’une vision structurelle, afin d’établir une définition qui permette de le comprendre de manière plus intégrale et d’élaborer des stratégies pour prévenir et rendre justice.
Si nous nous concentrons sur l’abus sexuel commis contre des enfants et des adolescents, c’est seulement parce que, jusqu’à présent, l’asymétrie due à la différence d’âge va de soi ; nous cherchons cependant à établir des éléments qui permettent de comprendre la structure de l’abus sexuel en tant qu’abus de pouvoir.
Vision restreinte et individuelle
Centrée sur la transgression strictement génitale, exercée par la force.
Facilite la dissimulation, le déni institutionnel et la retraumatisation des victimes.
Vision intégrale, structurelle et éthique
Comprend l’abus sexuel en tant qu’abus de pouvoir.
Permet à la société, aux personnes et aux institutions d’assumer leur responsabilité dans la reconnaissance des victimes et la justice qui leur est due.
Évolution de la définition de l’abus sexuel sur enfants
Du dualisme mécaniste du corps et de la violence à une intégration du traumatisme
Au fil de l’histoire, la relation de l’être humain à sa propre corporéité a connu des manifestations diverses. Cette relation a eu aussi des effets différents selon les cultures et les ordres juridiques, où la sexualité et la violence prennent une importance particulière. Il en a été ainsi de la compréhension de la violence sexuelle dans la société occidentale depuis au moins le XVIe siècle, passée d’une invisibilité presque totale à la prise en compte du traumatisme dans la violence au cours du XXe siècle5. Ce n’est qu’à partir des années 1970 que la violence symbolique de l’abus de pouvoir en général a commencé à prendre de l’importance6. Cela a peu à peu inclus la violence sexuelle exercée dans les contextes asymétriques, en particulier celle commise par des hommes contre des femmes et aussi contre des enfants. Si, pendant des siècles, les ordres juridiques occidentaux ont incriminé le viol, jusque tard dans le XXe siècle celui-ci était rarement poursuivi et donnait lieu à peu d’incarcérations7. On exigeait des niveaux de preuve élevés, qui comprenaient dans certains cas, outre la force exercée, des témoins de l’éjaculation8.
Une vision mécaniste de la corporéité9 et du monde, dualiste jusqu’à la dissociation de la réalité humaine, a fait prévaloir une vision de la violence et du dommage du point de vue de la force et de la douleur physiques10, laissant de côté ce qui n’est pas perçu physiquement, comme la violence et la manipulation psychologiques en tant qu’éléments abusifs. Avec le développement de la psychologie et de la phénoménologie au cours du XXe siècle, la douleur et la violence ont été intégrées au concept de traumatisme comme axes destructeurs de la subjectivité. Ce dépassement phénoménologique du dualisme dans l’intégration du moi a permis aussi d’élaborer une compréhension plus situationnelle du traumatisme, où le milieu dans lequel se trouve la personne joue un rôle fondamental11. Des concepts juridico-sociaux se sont également transformés sous l’effet de ce développement théorique. Ce fut le cas, par exemple, de la théorie du bien juridique protégé en droit pénal12. Avant le développement d’une théorie du bien juridique protégé située dans la subjectivité, comme l’intégrité sexuelle (indemnidad sexual), le dommage subi du fait de la violence sexuelle restait dans une dimension distincte du sujet, comme la « nature », la pudeur, la morale publique, la décence ou la pureté.
Le XIXe siècle a été témoin de changements importants dans les définitions et les délimitations des biens juridiques protégés par les systèmes juridiques occidentaux. En ce qui concerne les abus sexuels sur des enfants, les biens protégés restaient la pudeur (France13), l’honnêteté (Espagne14).
Pour le cas de l’Espagne, par exemple :
« Le Code pénal de 1848 a cessé de considérer la sodomie comme un délit, mais l’action pénale contre les abus sexuels sur des enfants restait encore marquée par la mentalité pénale de l’Ancien Régime, et l’on cherchait davantage à protéger l’honnêteté de certaines personnes qu’à protéger la sexualité des enfants »15.
Cependant, ce n’est qu’avec la publication et la ratification de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant16, à la fin du XXe siècle, que le bien juridique protégé commence à intégrer l’intérêt subjectif de la victime sous forme de dignité, ou l’intérêt supérieur de l’enfant sous la forme de l’intégrité sexuelle17. Cette même intégrité sexuelle doit toutefois être réexaminée en tant que bien juridique protégé dans les cas d’abus sexuel, où la dévastation subjective dépasse le domaine de la sexualité dans son expression génitale. Le développement de la théorie du traumatisme a été un levier fondamental pour comprendre le dommage de la violence subjective que représente l’abus sexuel, même s’il s’agit d’une tâche en construction et qu’il reste du chemin à parcourir.
Ce chemin a commencé au XXe siècle avec quelques voix isolées, y compris dans le monde scientifique. En 1932, le psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi a prononcé, lors du XIIe Congrès international de psychanalyse à Wiesbaden, une conférence dont le titre original était : « Les passions des adultes et leur influence sur le développement du caractère et de la sexualité de l’enfant ». Ferenczi remettait en question toute la compréhension et toute la pratique psychanalytiques dominantes jusque-là en matière de traumatisme. Ferenczi appelait les psychanalystes à l’humilité, à abandonner l’« hypocrisie professionnelle » et à faire preuve d’empathie ; à comprendre le traumatisme causé par l’abus sexuel sur enfants, qui était beaucoup plus fréquent que ce que les gens — et les psychanalystes eux-mêmes — croyaient ou admettaient. Cette conférence constituait un contrepoint théorique aux propositions qui comprenaient l’abus sexuel comme la manifestation d’un fantasme œdipien plutôt que comme une réalité.
L’abus sexuel a été réduit au silence pendant des siècles, et au XXe siècle le monde scientifique entrait en conflit en voulant le taire à son tour. S’il était commis contre un garçon ou une fille, il pouvait être considéré comme un fantasme œdipien ; s’il était commis contre une femme majeure, sans preuves de violence, on présumait le consentement et l’hystérie. Enfants œdipiens et mythomanes, femmes hystériques ou séductrices18.
La conférence de Ferenczi a été passée sous silence pendant près de 50 ans, jusqu’à ce qu’elle soit redécouverte et traduite, seulement dans les années 1980. Ferenczi lui-même a subi l’ostracisme, le rejet et l’isolement de la part de cette communauté scientifique, pour l’avoir remise en question à partir de l’empathie et de la pensée critique. Il est mort un an plus tard19.
De nouveau, ce n’est que dans les années 1990 que ces paradigmes ont commencé à être remis en question de manière structurelle. L’essor des droits des minorités et le féminisme ont constitué une nouvelle lucidité dans la société occidentale face à la lutte contre la violence20. L’évolution vers une compréhension plus intégrale du traumatisme dû à la violence sexuelle, lorsqu’il dépasse la force physique imposée par le viol, a été lente. Elle fait apparaître la nécessité d’une justice cohérente avec le dommage causé et qui soit, en même temps, préventive.
Le cas de l’Église catholique et la justice canonique face à l’abus sexuel
Dans le cas de l’Église catholique, l’évolution a été lente elle aussi. La justice canonique manque encore aujourd’hui d’une incrimination suffisamment compréhensive de l’abus sexuel pour adopter des politiques intégrales de prévention, d’intervention et de justice. Le bien juridique protégé lui-même, dans les définitions du Code de droit canonique, demande une actualisation. En effet, le Code punit l’incitation à commettre un péché contre le sixième commandement21, lorsqu’il a été commis avec violence, avec menaces, publiquement ou avec un enfant ou un adolescent22. Ou lorsqu’un pénitent a été incité à commettre un péché contre le sixième commandement23.
Indépendamment d’éventuelles raisons théologiques, aux yeux d’une victime, le fait que la justice canonique fasse passer la poursuite du péché contre le sixième commandement avant sa dignité blessée constitue un défaut de reconnaissance et, de ce fait, un nouveau traumatisme. En effet, si nous pensons avec Paul Ricœur24 que la sanction pénale a aussi un rôle de reconnaissance comme victime de celui ou celle qui a subi l’atteinte, puisque dans ce type d’atteintes il existe un sentiment particulier de culpabilité et de honte, alors la sanction doit conduire la victime à donner un sens à son traumatisme et la reconnaître comme telle, c’est-à-dire comme victime. Sinon, lorsque la cause est dissociée de la sanction, celle-ci provoque l’expérience d’une annulation du moi blessé. Ce défaut de reconnaissance est à la base du rejet que tant de personnes éprouvent envers les réactions et les absences de réaction de l’Église en tant qu’institution. La reconnaissance libère la victime, réorganise sa réalité et sa mémoire pour leur donner un nouveau sens, qui guérit. La profondeur du dommage de l’abus réside dans l’ambiguïté. À l’inverse, la reconnaissance du dommage subi par la victime, par et devant un tiers, peut reconstruire la subjectivité blessée25. La justice, dans toutes ses manifestations, doit viser à rompre l’ambiguïté de l’abus, essence de son mal, pour aller vers une reconnaissance régénératrice.
La profondeur du dommage de l’abus réside dans l’ambiguïté.
En 2014, le Comité des droits de l’enfant a présenté un rapport sur la manière dont l’Église catholique avait traité le problème de l’abus sexuel sur enfants, en soutenant qu’avait prévalu l’intention de protéger sa propre réputation plutôt que l’intérêt des enfants placés sous sa responsabilité.
« Le Comité est préoccupé de ce que le Saint-Siège n’ait pas dûment pris en compte l’intérêt supérieur de l’enfant en tant que considération primordiale dans ses procédures législatives, administratives et judiciaires, ainsi que dans ses politiques, programmes et projets qui concernent l’enfance et ont des incidences sur elle. Le Comité est particulièrement préoccupé de ce que, comme l’ont relevé plusieurs commissions d’enquête nationales lors de l’examen des plaintes pour abus sexuels sur enfants, le Saint-Siège ait systématiquement préféré préserver la réputation de l’Église et protéger les auteurs de ces abus plutôt que l’intérêt supérieur de l’enfant »26.
Le Comité ne met pas seulement en cause la façon dont l’Église a géré les cas d’abus et de dissimulation, mais aussi, quoique de manière indirecte, le bien qu’elle cherche à protéger, la valeur qui la guide dans ces cas : la dignité et le bien-être des enfants placés sous sa protection, ou sa propre réputation. Et de là surgit, pour nous, la question du concept et de la définition de l’abus sexuel qui sont à la base du bien juridique protégé qui le sanctionne. En effet, le bien juridique protégé, qui n’est pas toujours explicite dans un ordre juridique pénal, est essentiel pour comprendre l’habitus qui structure la société qui l’établit. On discute la question de savoir s’il existe certains biens qui, par leurs caractéristiques éthiques, psychologiques, politiques, économiques, sont « dignes du statut de bien juridique, de sorte que seuls ceux-ci pourront être légitimement protégés par la norme pénale »27. Est-ce alors le principe de lésivité qui donne son sens à la protection d’un bien juridique, ou est-ce l’ordre juridique lui-même qui, à partir de sa logique interne, établit ses biens juridiques protégés comme une sorte de tautologie ?28. La question nous semble importante parce qu’elle porte sur la possibilité d’une évolution du droit pénal, indépendamment de l’ordre juridique dont il s’agit. Qu’il s’agisse d’un pays, d’une communauté de pays ou du Code de droit canonique.
Au-delà des erreurs et des scandales qu’a provoqués en particulier la hiérarchie de l’Église, tant au niveau central que dans de nombreux lieux, et qui ont été amplement exposés par différentes recherches historiques29 et psychologiques30, des documentaires31 ou des films32, nous cherchons à approfondir une nouvelle définition intégrale possible de l’abus sexuel.
Pour actualiser, dans tout ordre juridique, le bien juridique protégé dans l’infraction d’abus sexuel, il est nécessaire d’approfondir le concept et la définition de l’abus sexuel en lui-même. En ce sens, il sera fondamental de comprendre l’abus non seulement comme un acte isolé, mais comme un acte inscrit dans une culture qui le rend possible.
Culture de l’abus
En 2018, le pape François a publié deux lettres sur l’abus sexuel qui ont été centrales pour la présente étude. Le 31 mai, il a envoyé la « Lettre au peuple de Dieu en pèlerinage au Chili », à la suite des cas d’abus sexuels et de dissimulation qui frappaient l’Église au Chili. Dans cette lettre, il se réfère déjà non seulement à l’abus sexuel, mais à la dissimulation et à une culture qui soutient l’un et l’autre.
« Le “plus jamais” à la culture de l’abus, ainsi qu’au système de dissimulation qui lui permet de se perpétuer, exige de travailler tous ensemble pour créer une culture du soin qui imprègne nos façons d’être en relation, de prier, de penser, de vivre l’autorité ; nos coutumes et nos langages, et notre rapport au pouvoir et à l’argent. Nous savons aujourd’hui que la meilleure parole que nous puissions donner face à la douleur causée est l’engagement en faveur d’une conversion personnelle, communautaire et sociale qui apprenne à écouter et à prendre soin en particulier des plus vulnérables. Il est donc urgent de créer des espaces où la culture de l’abus et de la dissimulation ne soit pas le schéma dominant »33.
Ils ne sont plus abordés comme des actes isolés, mais comme une culture ; et l’on parle d’un « système de dissimulation » qui permet que l’abus ait lieu, s’installe, soit tu, se normalise et se perpétue. Il s’agit d’un système qui se tisse au sein d’une culture, qui constitue en soi une culture. Si l’on cultive un système abusif, on récolte facilement des actions systématiques d’abus sexuel.
En août de la même année, le pape a envoyé une autre lettre, non plus seulement sur l’abus sexuel en lui-même, mais sur l’abus de pouvoir et de conscience. Ainsi, d’une part, on reconnaît la gravité non seulement de l’abus, mais de sa dissimulation et, d’autre part, on rend plus complexe la compréhension de l’abus sexuel, en le considérant dans le cadre plus large de l’abus de conscience et de pouvoir34.
Il ne s’agirait donc pas de trois types d’atteintes, mais du fait que l’abus sexuel, l’abus de conscience et l’abus de pouvoir se situent sur le même plan de compréhension. C’est pourquoi l’on parle de culture et pas seulement d’actes. Ce que l’on a traditionnellement vu comme un problème qui renvoie à la génitalité se comprend désormais à partir de la culture et de l’exercice du pouvoir. L’abus de pouvoir est l’utilisation perverse de l’asymétrie de pouvoir. Tandis que, dans le contexte de l’asymétrie de pouvoir, l’abus de conscience constitue l’atteinte à l’intimité de la subjectivité humaine, espace intérieur qui rend possible d’entrer dans le mouvement de l’existence en cherchant sainement un sens.
Asymétrie de pouvoir
- Abus de pouvoirL’utilisation perverse de l’asymétrie de pouvoir.
- Abus de conscienceL’atteinte à l’intimité de la subjectivité humaine, espace intérieur où l’on cherche un sens.
- Abus sexuelIl n’est plus seulement un problème qui renvoie à la génitalité : il se comprend à partir de la culture et de l’exercice du pouvoir.
Une culture de l’abus et un système de dissimulation qui lui permet de se perpétuer
Il y a une évolution importante grâce aux avancées éthiques, scientifiques et aussi en matière de droits humains. C’est ici que nous situons les paroles du pontife de 2018, qui inscrivent l’abus sexuel, l’abus de pouvoir et l’abus de conscience dans une culture qui les a soutenus. Mais cette évolution exige de problématiser et d’actualiser le concept même d’abus sexuel, avec tous les éléments qui le constituent et la violence qu’il représente.
- XIXe siècleDans les abus sexuels sur des enfants, on protège la pudeur (France) et l’honnêteté (Espagne), et non la sexualité des enfants.
- 1932Ferenczi, à Wiesbaden, remet en question la compréhension du traumatisme. Sa conférence est passée sous silence pendant près de 50 ans.
- Années 1970La violence symbolique de l’abus de pouvoir commence à prendre de l’importance.
- 1989Convention relative aux droits de l’enfant. Le bien juridique protégé commence à intégrer l’intérêt de la victime : l’intégrité sexuelle.
- Années 1990Les paradigmes qui niaient l’abus commencent à être remis en question de manière structurelle.
- 2014Le Comité des droits de l’enfant observe que le Saint-Siège a préféré préserver la réputation de l’Église.
- 2018Le pape François écrit sur la culture de l’abus et la dissimulation, et sur l’abus de pouvoir et de conscience.
Vers une nouvelle définition de l’abus sexuel
Un concept actualisé d’abus sexuel exige d’incorporer des éléments qui permettent de comprendre et d’élaborer des stratégies de prévention, de détection, d’intervention et d’accompagnement des victimes et des communautés où il s’est produit.
Il ne s’agit pas seulement de déclarer que l’abus sexuel est une conduite indésirable, mais de le comprendre dans son intégralité. L’absence de définition et de fondement a conduit à d’importantes confusions, a rendu difficile la communication entre les intervenants et a empêché de prendre des décisions claires35, ce qui s’est finalement révélé injuste, arbitraire ou laxiste, ou a assuré l’impunité plutôt que la protection et la justice.
Nous prendrons quelques-unes des définitions de l’abus sexuel sur enfants couramment utilisées dans le monde professionnel et universitaire, nous identifierons certains de leurs éléments structurels et nous proposerons une nouvelle définition, plus intégrale, de l’abus sexuel.
En premier lieu, l’une des définitions classiques est celle de l’Organisation mondiale de la santé, en 1999 :
« L’implication d’un enfant dans une activité sexuelle qu’il ou elle ne peut pas comprendre pleinement, à laquelle il ou elle n’est pas en mesure de donner un consentement éclairé, ou pour laquelle l’enfant n’est pas préparé du fait de son stade de développement et ne peut pas donner son consentement, ou qui viole les lois ou les tabous sociaux. L’abus sexuel sur enfants se produit lorsque cette activité a lieu entre un enfant et un adulte, ou entre un enfant et un autre enfant qui, du fait de son âge ou de son développement, se trouve dans une relation de responsabilité, de confiance ou de pouvoir ; l’activité a pour finalité de satisfaire les besoins d’une autre personne »36.
De son côté, la Royal Commission australienne, dans son rapport final de 2014, élabore une définition qui reprend ces éléments et les complète.
« Tout acte qui expose un enfant ou un adolescent à des processus sexuels, ou l’y implique, qui dépassent sa compréhension ou sont contraires aux normes communautaires acceptées. Les comportements sexuellement abusifs comprennent les attouchements des parties génitales, la masturbation, le sexe oral, la pénétration vaginale ou anale par un pénis, un doigt ou tout autre objet, les attouchements des seins, le voyeurisme, l’exhibitionnisme, et l’exposition de l’enfant ou de l’adolescent à la pornographie, ou son implication dans celle-ci. Cela inclut le processus de préparation (grooming), c’est-à-dire les actions entreprises délibérément dans le but de créer et d’établir un lien émotionnel avec un enfant, afin de réduire ses barrières inhibitrices en vue de préparer l’activité sexuelle avec lui »37.
Cette définition, élaborée à la suite de milliers d’entretiens avec des personnes qui ont été victimes d’abus sexuels dans l’enfance dans des contextes institutionnels et religieux, contient des éléments éclairants pour comprendre de manière plus intégrale l’abus sexuel. En effet, elle ne se réfère pas seulement à l’acte d’atteinte lui-même, mais aussi aux actes préparatoires (grooming). Il nous semble que cette définition n’a besoin d’être complétée que par les activités postérieures à l’atteinte génitale, qui visent à réduire au silence la victime et son entourage. Ainsi, l’abus sexuel, plus qu’un acte abusif, est un processus qui commence avant la phase d’abus génital et se termine après elle.
Nous pouvons donc trouver différents éléments qui caractérisent l’abus sexuel sur enfants, à partir desquels sera établie une définition plus large et plus compréhensive.
Avant de construire une définition de l’abus, il convient d’approfondir certains des éléments clés pour sa compréhension. Cela permettra, à son tour, d’élaborer des stratégies visant à l’instauration d’une culture du soin.
Les éléments de la définition
- Asymétrie de pouvoir et vulnérabilitéIl y a du pouvoir là où il y a de la vulnérabilité.
- Le consentementIl peut être manipulé, indépendamment de l’âge et de la force physique ou de l’intimidation.
- Un processusIl se prépare avant la transgression génitale et se prolonge après elle.
- L’aspect génitalIl est présent, mais l’abus ne s’y réduit pas.
Asymétrie de pouvoir et vulnérabilité
Le neuropsychiatre infantile chilien établi en Espagne, Jorge Barudy, écrit à propos de l’abus sexuel sur enfants : « Il est important de considérer la coercition et l’asymétrie de pouvoir entre l’adulte et l’enfant comme des facteurs structurels fondamentaux dans la genèse de l’abus sexuel »38. Le même auteur poursuit : « Cette asymétrie, fondée sur la différence d’âge, la vulnérabilité et la dépendance de l’enfant, empêche ce dernier de participer à un véritable échange et de décider librement. En outre, les enfants ont, par rapport à l’adulte, des expériences, des degrés de maturité et des finalités très différents »39.
La vulnérabilité est un corrélat structurel de l’asymétrie de pouvoir. Il y a du pouvoir là où il y a de la vulnérabilité, et la vulnérabilité est une fragilité exposée devant un pouvoir (qui peut porter atteinte).
L’asymétrie de pouvoir est à la base de tout abus, en particulier de l’abus sexuel. Pour pouvoir la comprendre, il est nécessaire d’interroger, même brièvement, le concept même de pouvoir. Ce concept est insaisissable. Pour les besoins de cette recherche, nous emprunterons une définition large, issue de la psychologie sociale, développée par le chercheur américain Dacher Keltner40. Dépassant les conceptualisations politiques et machiavéliques (au sens littéral) du pouvoir comme pure domination, coercition ou manipulation, nous dirons que le pouvoir consiste fondamentalement dans la « possibilité d’altérer l’état d’une ou de plusieurs autres personnes ». Et cette possibilité tient à la fragilité inhérente à tout être humain, qui le rend susceptible d’être altéré par un autre.
Altérer est en soi une possibilité sans contenu éthique jusqu’à ce qu’elle se réalise dans une action concrète. L’altération peut avoir chez une personne des conséquences intégratives ou de fragmentation traumatique. L’acte de pouvoir, comme toute action concrète, a toujours un positionnement éthique. Sans entrer dans la structure morale des intentions et des actions, qui dépasse l’objet de cette recherche, nous dirons seulement que le pouvoir a des conséquences sur l’état des personnes affectées par ces mêmes actions. Les éléments présents sont l’asymétrie de pouvoir et la vulnérabilité qui découle de cette asymétrie dans laquelle s’exerce le pouvoir. Plus l’asymétrie est grande — et donc la vulnérabilité —, plus grande est la possibilité d’altération par un acte de pouvoir. Et les conséquences aussi. En ce sens, nous pouvons dire que plus l’asymétrie de pouvoir est grande, plus grande est la possibilité d’altération et, de même, plus grande est la responsabilité de celui qui agit.
- Plus grande asymétrie de pouvoir
- Plus grande vulnérabilité
- Plus grande possibilité d’altération
- Plus grande responsabilité de qui agit
La différence d’âge est un paramètre quantitatif objectif pour déterminer l’asymétrie de pouvoir. Cependant, cette asymétrie ne signifie rien d’autre que le fait que la personne plus âgée, que ce soit par la force, l’expérience, la réputation ou d’autres moyens, est capable d’altérer plus efficacement l’état de la personne plus jeune. Il importe de bien préciser que l’altération, l’influence, l’impact qu’une personne a sur une autre en raison de l’asymétrie de pouvoir dans laquelle elles se trouvent ne signifie pas nécessairement domination ou abus. L’impact d’une action dans un contexte d’asymétrie de pouvoir peut aussi être, et c’est habituellement le cas, un impact de soin, de respect, de protection, d’intégration psychologique ou spirituelle. L’asymétrie de pouvoir est une réalité qui se manifeste éthiquement selon le contenu et les conséquences de l’action. Ce qui compte pour notre recherche est de tenir compte de la réalité de l’asymétrie de pouvoir comme condition de vulnérabilité d’une personne face à une autre.
Dans les cas d’abus sexuel en contexte clérical, il est important d’assumer que la vulnérabilité de celui ou celle qui s’approche d’un guide spirituel, d’un confesseur, d’un supérieur ou d’une supérieure de congrégation est directement proportionnelle à la relation spirituelle avec le divin de la personne qui s’expose. Il se produit alors la plus grande asymétrie imaginable, parce que c’est l’asymétrie d’un être humain ouvert, exposé devant le divin. Cette asymétrie devrait avoir pour corrélat la responsabilité la plus haute, puisque celui qui se trouve dans cette relation répond de l’image de Dieu qu’a la personne qui s’expose. Une image de Dieu qui se déploie depuis l’intimité la plus intime, tout comme l’abus sexuel, qui s’exerce dans l’intimité la plus intime, dans la sensibilité ouverte et exposée. Celui qui s’expose dans une relation où le divin est en jeu se confie lui-même à la promesse divine de la fidélité du soin. Celui qui abuse sexuellement dans ce contexte d’asymétrie entre dans cette intime vulnérabilité et l’utilise, portant sur le plan de la confusion traumatique ce qui devrait être l’exercice d’un respect et d’un soin infinis. Infini au sens où il ne peut être réduit à un contenu objectif, mais le dépasse à la manière d’un mystère41.
L’abus sexuel en contexte ecclésial ou spirituel constitue ainsi une trahison extrême, surtout lorsqu’il est commis sans force physique, là où la confusion entre la tendresse et l’aspiration spirituelles et la passion érotique est utilisée par celui qui se trouve en position de plus grand pouvoir, c’est-à-dire de soin ou de responsabilité envers un autre.
Les analyses et définitions de l’abus sexuel, pour saisir la dimension réelle du dommage, devront tenir compte des niveaux d’asymétrie et de vulnérabilité dans lesquels l’abus est habituellement commis. La grande majorité des cas d’abus sexuel sont commis dans des contextes d’intimité et par celui qui a la charge du devoir de soin42. Sans comprendre la vulnérabilité dans laquelle se trouve une personne du fait de l’asymétrie d’intimité dans des contextes de soin affectif, on ne pourra pas non plus comprendre le niveau de dommage que cause l’abus sexuel, dommage qui peut conduire à la schizophrénie, à l’état de stress post-traumatique, entre autres43.
Le consentement
De manière générale, le consentement est une manifestation libre, éclairée et intégrale de la volonté de participer à une activité. Et cela est fondamental en matière sexuelle44. Selon les pays, les manières d’incriminer l’abus sexuel sur des personnes majeures en l’absence de force, d’intimidation ou de trouble mental varient45. Des pays comme le Canada, par exemple, ont une définition large de l’abus sexuel, qui inclut tout acte sexuel non désiré ou non consenti. Le consentement y est défini comme « l’accord volontaire pour participer à une activité sexuelle »46.
Le consentement peut être manipulé indépendamment de l’âge de la personne et de la force physique ou de l’intimidation, dans certaines circonstances. Il est important de problématiser le consentement en matière sexuelle, puisqu’il existe des ordres juridiques ou des préjugés judiciaires qui présument le consentement s’il n’y a pas eu de force physique, de menaces, voire de résistance physique. Les pays évoluent en général sur ce sujet grâce à des mouvements qui défendent des groupes vulnérables et lésés, et aussi au féminisme et au mouvement mondial #MeToo. Au-delà du consentement sexuel génital, ce que certains mouvements cherchent, c’est à instaurer une culture du consentement, considérant que l’on vit actuellement dans une culture qui encourage la transgression des limites47.
Ainsi, au-delà des actes de violence, d’intimidation et de l’exploitation de situations d’inconscience d’une personne, il existe d’autres stratégies et tactiques d’annulation du consentement qu’il faut prendre en compte. Nous en proposons ici quelques-unes qui peuvent servir de cadre de compréhension.
a) Confusion. Nous avons emprunté ce terme au psychanalyste hongrois Sándor Ferenczi et à sa dernière conférence, de 193248. Ferenczi a compris que, dans de nombreux cas, la névrose avait son origine dans des séductions érotisées que les enfants subissaient de la part des adultes les plus proches d’eux49. L’approche qui, pour l’enfant ou pour celui qui est en position de moindre pouvoir, signifie tendresse, proximité, soin, confiance est utilisée et confondue par l’agresseur sous la forme d’une relation érotique. Cette confusion ne se situe pas sur le plan rationnel mais affectif et, de ce fait, elle est subjectivement structurelle. L’abus trouve son origine dans la confusion que l’adulte provoque chez l’enfant et a aussi pour conséquence une confusion existentielle chez la victime. Une confusion qui pourrait finir par saper la structure même de la subjectivité, conduisant même à la schizophrénie50, au sens de Gregory Bateson (« double contrainte »).
b) Relation d’emprise. Les auteurs Perrone et Nannini51 ont appelé relation d’emprise ce processus abusif par lequel celui qui commet l’abus renforce son pouvoir et affaiblit la capacité de résistance de la victime52. Comme le suggère le mot, il ne s’agit pas de force physique, mais de manipulation cognitive et affective. Elle s’opère au moyen de « ritualisations » par lesquelles ils parviennent à modifier la conscience et à affaiblir ou éliminer le sens critique53. « La personne victime de l’emprise perd sa qualité de sujet et se considère, de plus en plus, comme un objet »54. Dans son discours, on décèle de manière manifeste une « pensée parasitée accompagnée de fausses certitudes »55.
Selon ces auteurs, la dynamique de l’emprise et de l’abus sexuel comporte trois phases. L’effraction, la captation et la programmation. « L’abus sexuel et l’inceste peuvent être assimilés à l’escroquerie et à l’abus de confiance, car l’abuseur prend possession de la victime au moyen d’arguments fallacieux, en trahissant la confiance que celle-ci avait placée en lui »56. Dans le cas de l’abus sexuel, lorsqu’il y a relation d’« emprise », la victime a le sentiment de ne plus être en possession de son corps ni de son esprit.
Lors de l’étape de l’effraction, l’agresseur parvient à entrer dans le monde intérieur de la victime, grâce à sa mise en situation de vulnérabilité, à l’affaiblissement de ses défenses et de son sens critique.
Dans ces cas, l’agresseur
« […] parvient à établir une relation de confiance en désactivant et en désorientant la victime jusqu’à se trouver déjà dans son monde, et il dépouille la victime de sa possibilité même de consentir ou non. Il franchit “les barrières de l’intime, déchire la membrane qui protège le soi en y installant les symboles (fétiches) de son indéfinissable présence” »57.
Pour cela, il a dû capter sa confiance, retenir son attention et, peu à peu, la priver de sa liberté58.
Dans le cas de l’abus sexuel commis par des clercs, l’effraction a un lieu naturel, qui est l’immense espérance, la générosité et la vulnérabilité avec lesquelles s’approche un enfant, un adolescent ou toute personne en situation de besoin ou d’aspiration spirituelle.
Un processus qui se prépare et qui se prolonge
Si l’abus sexuel peut consister en un acte abusif, il s’agit généralement d’un processus qui commence avant la transgression génitale et se termine après elle. Il commence par les stratégies de préparation (grooming59), l’approche affective, la création de liens de confiance avec la victime et son entourage, pour abaisser les barrières protectrices. Il s’agit d’un processus graduel dans lequel la confiance joue un rôle important. Ce sont des actes souvent subtils, calculés, qui peuvent faire en sorte que la victime se sente bien, en confiance, protégée, comprise, mais qui ont pour objectif de porter atteinte à son intimité sexuelle60.
De même, il est fondamental de considérer comme faisant partie du processus de l’abus sexuel en tant que tel toutes les actions qui ont pour finalité de réduire au silence la victime, de la confondre, de la faire se sentir coupable, honteuse de ce qui lui est arrivé, sale. Toutes les barrières qui sont intentionnellement dressées devant la victime et son entourage doivent être considérées comme une partie structurelle de l’abus sexuel qu’elle a subi. Cela, en tenant compte tant de l’intention de l’agresseur et du rôle que joue la réduction au silence dans l’abus que des conséquences traumatiques, qui tendent à être aussi profondes, voire plus, que celles provoquées par l’étape abusive génitale.
- AvantPréparation (grooming) : approche affective et liens de confiance avec la victime et son entourage, pour abaisser les barrières protectrices.
- PendantLa transgression génitale.
- AprèsActions pour réduire la victime au silence, la confondre et la faire se sentir coupable ou honteuse.
L’aspect génital
De toute évidence, il y a dans l’abus sexuel un élément génital, c’est-à-dire une atteinte aux limites sexuelles génitales d’une personne. Comme nous le verrons, l’abus ne s’y réduit pas, mais il est important de le nommer. Différentes recherches regroupent les diverses atteintes en types d’abus, considérant que certaines typologies leur sont communes. Nous suivrons ici celles qui ont été systématisées par la Royal Commission australienne61 et qui, sans prétendre constituer une liste exhaustive dans les descriptions, sont les suivantes :
a) Contact abusif sans pénétration. Comprend les attouchements des parties génitales ou des zones érogènes. Ou le fait d’amener la victime à pratiquer ces attouchements sur les zones érogènes ou génitales de l’agresseur ou d’un autre, pour l’observer. Comprend aussi le harcèlement, la masturbation ou le fait d’amener la victime à masturber un autre ou une autre.
b) Abus sexuel avec pénétration. La pénétration peut se faire avec le pénis, une autre partie du corps ou un objet.
c) Violation de la vie privée/de l’intimité. Elle peut avoir lieu lorsqu’on oblige un enfant ou un adolescent à se déshabiller, ou qu’on l’observe dans un lieu privé comme une salle de bain ou une chambre. Toute forme de voyeurisme.
d) Faire assister un enfant à des actes sexuels ou lui montrer du matériel sexuel. Ce type d’abus sexuel peut se produire en présence ou par des moyens numériques. En personne, il consisterait à exhiber du matériel pornographique, des actes sexuels ou les parties génitales, à la manière de l’exhibitionnisme. Par des moyens technologiques, il peut consister à montrer des images, des vidéos, des sons, des jeux. Dans le cadre du processus de l’abus, cette exhibition sert à normaliser des conduites sexualisées et ainsi à préparer la victime.
e) Exploitation sexuelle. Il y a exploitation sexuelle lorsqu’un enfant est manipulé pour participer à des activités sexuelles en échange d’une rétribution ou d’une promesse de rétribution, comme de l’affection, de l’attention, de l’argent, de la nourriture, une protection, des vêtements, des drogues, du tabac. Certains l’appellent aussi « prostitution infantile », mais nous préférons ne pas employer ce mot parce qu’il peut être compris comme un travail sexuel qui pourrait être légitimé ou consenti. Ici, au contraire, il y a manipulation ou coercition, ce qui rend le consentement impossible.
f) Production, consommation, diffusion et échange de matériel d’exploitation sexuelle d’enfants. Toute forme ou tout matériel qui représente sexuellement ou exploite des enfants, ce qui peut inclure des photographies, des images électroniques, des vidéos, des dessins ou des écrits. La seule détention volontaire de ce type de matériel constitue un abus sexuel. Et cet abus peut continuer de l’être même lorsque l’enfant est devenu adulte, puisque l’image de lui enfant demeure.
L’une des difficultés pour comprendre la profondeur du traumatisme dans l’abus sexuel sur enfants est que ses définitions le réduisent en général au moment purement génital, sans considérer que la sexualité dépasse le génital. La sexualité est une catégorie existentielle de l’être-au-monde affectif. Selon Merleau-Ponty, à la suite de Freud,
« […] la libido […] est le pouvoir général qu’a le sujet psychophysique d’adhérer à différents milieux, de se fixer par différentes expériences, d’acquérir des structures de conduite. C’est ce qui fait que l’être humain a une histoire. Si l’histoire sexuelle d’un être humain constitue la clef de sa vie, c’est parce que dans la sexualité de l’homme se projette sa manière d’être à l’égard du monde, c’est-à-dire à l’égard du temps et à l’égard des autres hommes »62.
Le corps, ses limites, la sexualité sont force de la projection affective et donc orientatrice de l’être humain dans le monde, parmi les autres êtres humains, par rapport à lui-même et à l’infini. Ce n’est qu’ainsi que l’on comprend la profondeur de l’impact traumatique de l’abus sexuel. S’il s’agissait d’un problème génital, il ne se manifesterait que dans le génital. Or, comme on l’a progressivement démontré, les conséquences à long terme de l’abus sexuel dans l’enfance ont un impact sur la structure même du sujet qui en a été victime. Ainsi, une vaste méta-analyse63 publiée en octobre 2019 a démontré le lien à long terme de l’abus sexuel dans l’enfance sur les plans psychosocial, physique et psychiatrique, la schizophrénie, l’état de stress post-traumatique et l’abus de substances étant les conséquences les plus fiables de l’atteinte sexuelle dans l’enfance. Dans cette même étude, les auteurs disent ne pas savoir exactement comment cela se produit, mais les conséquences peuvent atteindre ce niveau de dommage structurel. Cela n’aurait de sens qu’en raison de la connexion profonde entre la sexualité et l’être-au-monde, affectivement en quête de sens et d’orientation existentiels, où le corps n’est ni machine, ni res extensa, ni objet, mais axe d’orientation du sens64.
Sans comprendre que l’existence humaine se meut et s’oriente dans le monde de manière affective, c’est-à-dire sexuée65, il est très difficile de comprendre la gravité de l’abus sexuel. En ce sens, nous proposons de prendre en compte, lorsqu’on analyse l’abus sexuel sur enfants, toutes les circonstances psychotraumatiques qui entourent l’abus, et de les inclure comme partie de l’abus lui-même. Isoler l’abus dans son moment génital, comme nous le verrons, peut constituer une atteinte en soi.
Définition intégrale
Arrivés à ce point, nous sommes en mesure d’esquisser une nouvelle définition de l’abus sexuel, qui ne s’épuise pas en elle-même, mais qui embrasse les éléments que nous venons de décrire. Cette définition, si elle vise l’abus sexuel commis sur des enfants et des adolescents, cherche à ne pas se réduire à l’âge, mais aux asymétries de pouvoir possibles qui rendent une interaction abusive et attentatoire. Sur la base de cette définition, nous proposons donc de comprendre l’abus sexuel dans toute circonstance où il y a asymétrie de pouvoir et exploitation de cette asymétrie pour imposer une volonté, une sexualité à une autre personne.
Définition
L’abus sexuel sur enfants est tout acte et tout processus d’actes par lesquels on expose ou implique un enfant ou un adolescent dans toute activité sexualisée, en utilisant l’asymétrie que donnent l’autorité, la confiance, la dépendance (affective, sociale ou économique), le pouvoir, la force, la peur, la culture, la capacité de compréhension, le besoin ou d’autres vulnérabilités, en manipulant, en confondant, en supprimant ou en viciant le consentement. Ces actes peuvent inclure, sans se réduire à cette liste : les attouchements génitaux, la pénétration orale, vaginale ou anale, avec le pénis, les doigts ou d’autres objets ; l’attouchement d’autres parties érogènes du corps ; l’incitation à toucher d’autres personnes, la masturbation, le voyeurisme, l’exposition à des situations sexuelles, la pornographie, les abus, les viols. Tant les actions, tactiques et stratégies de préparation de ces actes (grooming en présence ou en ligne) que celles qui visent à réduire au silence et à discréditer la victime et son entourage font également partie du processus de l’abus sexuel.
Conclusion : notes vers une culture du soin
Dans la lettre d’août 2018, le pape François ajoute un concept qui fait contrepoint à la culture de l’abus et de la dissimulation. C’est la culture du soin. Il importe de s’arrêter sur cette culture du soin et de se demander comment elle devient pratique, et non seulement dans le contexte de l’Église catholique, mais dans tout contexte où l’asymétrie expose la vulnérabilité des uns au pouvoir des autres. Cette vulnérabilité exposée réclame un engagement de celui qui a le plus de pouvoir.
L’herméneutique de la confiance, proposée par la psychanalyste Donna Orange dans son livre The Suffering Stranger66, comme alternative opposée à l’herméneutique du soupçon, de la culpabilité, de la distance et du défaut de reconnaissance, constitue une praxis éthique à construire dans les relations où la vulnérabilité est en jeu, comme, par exemple, dans une relation thérapeutique, comparable aussi à une relation en contexte ecclésial ou spirituel.
Les paroles du thérapeute devant un patient sont comme celles d’un adulte devant un enfant, établit Orange67. Tel est le niveau d’asymétrie que le thérapeute doit prendre en compte, et plus encore un guide spirituel, un supérieur ou une supérieure ou un confesseur.
L’abus, commis dans des contextes aussi asymétriques, prend appui sur la confusion de la vulnérabilité de celui qui cherche refuge dans la transcendance. Lorsque ce n’est pas la force physique, mais l’ambiguïté, la manipulation, la tromperie de la promesse de soin changée en abus même, alors le dommage atteint la profondeur même de l’être de celui ou celle qui en est victime. D’où les conséquences constantes dans la structure même de sa personnalité. C’est pourquoi le soin doit être une promesse sans restriction face à la confiance de celui qui s’approche en cherchant un refuge spirituel. En effet, dans le concept même de confiance, il y a une promesse de soin68.
Notes
- Voir, par exemple : Lloyd DeMause, éd. The History of Childhood. New York : Rowman & Littlefield publishers, 1974 ; Louis A. Jackson. Child sexual abuse in Victorian England. New York : Routledge, 2000 ; Anne-Claude Ambroise-Rendu. Histoire de la pédophilie XIXe-XXIe siècles. Paris : Fayard, 2014 ; Philippe Ariès. L’Enfant et la vie familiale sous l’ancien régime. Paris : Librairie Plon, 1960 ; Gil José Sáez Martínez. « Aproximación histórica a los abusos sexuales a menores ». Eguzkilore 29 (2015) : 137-170. ↩︎
- Selon diverses recherches statistiques, et bien que ce soit une donnée difficile à établir, il est clair que 90 % des abus sexuels sont commis par des personnes qui connaissent la victime. 30 % sont commis par un membre de la famille. Les premières analyses les plus significatives ont été menées par David Finkelhor. Voir, à titre d’exemple, David Finkelhor, R. Ormrod, H. Turner et S. L. Hamby. « The Victimization of Children and Youth: A Comprehensive, National Survey ». Child Maltreatment 10, n° 1 (February 2005) : 5-25. ↩︎
- Cf. Steven Pinker. Los ángeles que llevamos dentro. El declive de la violencia y sus implicaciones. Barcelone : Paidós, 2011. ↩︎
- Ces dernières années, une production importante de documents a systématisé et analysé des cas d’abus sexuels commis dans des contextes ecclésiastiques, bien que limitée à certains pays. À titre d’exemple seulement, pour les États-Unis, il importe de tenir compte du rapport dit John Jay Report. The Nature and Scope of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests and Deacons in the United States 1950-2002. Washington, 2004. Pour l’Australie, il faut consulter le Rapport final de la Royal Commission australienne : Royal Commission into Institutional Responses to Child Sexual Abuse, sur https://www.childabuseroyalcommission.gov.au/final-report (consulté le 7 janvier 2020). Pour l’Allemagne, il y a le rapport de la Conférence épiscopale allemande : Sexual abuse of minors by catholic priests, deacons and male members of orders in the domain of the German Bishops’ Conference. Résumé en anglais : https://dbk.de/fileadmin/redaktion/diverse_downloads/dossiers_2018/MHG-Study-eng-Endbericht-Zusammenfassung.pdf (consulté le 7 janvier 2020), qui rend compte de milliers de cas d’abus sexuels survenus dans des contextes ecclésiastiques entre 1946 et 2014. Au niveau mondial, il y a le rapport, quoique sans détail ni travail sur les cas, du Child Rights International Network CRIN, https://home.crin.org (consulté le 19 janvier 2020). ↩︎
- Voir, par exemple, Sarah Toulalan et Kate Fisher, éd. The Routledge History of Sex and the Body, 1500 to present. New York : Routledge, 2013. En particulier la partie XII, « Sexual violence and rape », 427 et suiv. ; et les chapitres 23 et 24, respectivement : Garthine Walker. « Sexual violence and rape in Europe, 1500-1750 », 429-444 ; Shani D’Cruze. « Sexual violence since 1750 », 444-459. ↩︎
- Voir en particulier les travaux de Pierre Bourdieu, par exemple, avec Jean-Claude Passeron. « Fundamentos de una teoría de la violencia simbólica ». Dans La Reproducción. Elementos para una teoría del sistema de enseñanza, 39-105. Coyoacán (Mexique) : Ediciones Distribuciones Fontamara, S.A., 1995 (traduction de la version française. Paris : Les Éditions de Minuit, 1970). ↩︎
- Cf. « Sexual Violence and Rape in Europe », 431. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Voir le livre de David Le Breton consacré aux visions mécanistes et dissociatives que la société a eues de l’être humain par rapport à son corps, Anthropologie du corps et modernité. Paris : PUF, 1990. ↩︎
- Voir David Le Breton. Anthropologie de la douleur. Paris : Métailié, 1995. ↩︎
- Ellert Nijenhuis. The Trinity of Trauma: Ignorance, Fragility, and Control. Göttingen : Vandenhoeck & Ruprecht, 2015. En particulier les chapitres 7 : « The Capricious Historical Understanding of Traumatic Melancholia and Hysteria: Part I. Psychological Considerations », 147-168 ; et 8 : « The Capricious Historical Understanding of Traumatic Melancholia and Hysteria: Part II. Philosophical Considerations », 169-200. ↩︎
- Voir Federico Szczaranski. « Sobre la evolución del bien jurídico penal: un intento de saltar más allá de la propia sombra ». Política criminal, n° 14 (décembre 2012) : 378-453. ↩︎
- Ambroise-Rendu. Histoire de la pédophilie XIXe-XXIe siècles. Paris : Fayard, 2014. ↩︎
- G. Sáez. « Aproximación histórica a los abusos sexuales a menores ». Eguzkilore 29 (2015) : 145. ↩︎
- Ibid., 145. Sáez se réfère aux articles 365-367 du Código Penal de España. Edición Oficial Reformada. Madrid : Imprenta Nacional, 1850. ↩︎
- Voir la Convention sur https://www.un.org/es/events/childrenday/pdf/derechos.pdf ↩︎
- Ibid., 147. ↩︎
- Voir en particulier le livre d’Anne-Claude Ambroise-Rendu. Histoire de la pédophilie. Surtout le chapitre 6 : « Mythomanes ou séductrices ? », 146 et suiv. ↩︎
- Voir Jeffrey Moussaieff Masson. The Assault on Truth: Freud’s Suppression of the Seduction Theory 2012, en particulier le chapitre 5 : « The Strange Case of Ferenczi’s last Paper », 239-305 (dans la version imprimée). ↩︎
- Steven Pinker. ↩︎
- « Le prêtre qui, pendant la confession, ou à l’occasion ou sous le prétexte de celle-ci, sollicite le pénitent à un péché contre le sixième commandement du Décalogue doit être puni, selon la gravité du délit, de suspense, de défenses ou de privations ; et, dans les cas les plus graves, il doit être renvoyé de l’état clérical ». (CIC, canon 1387). ↩︎
- Canon 1395 §2 : « Le clerc qui commet d’une autre façon un délit contre le sixième commandement du Décalogue, lorsque ce délit a été commis avec violence ou menaces, ou publiquement ou avec une personne de moins de seize ans, doit être puni de justes peines, sans exclure le renvoi de l’état clérical si le cas l’exige » (c’est nous qui soulignons). ↩︎
- Canon 1387 : « Le prêtre qui, pendant la confession, ou à l’occasion ou sous le prétexte de celle-ci, sollicite le pénitent à un péché contre le sixième commandement du Décalogue doit être puni, selon la gravité du délit, de suspense, de défenses ou de privations ; et, dans les cas les plus graves, il doit être renvoyé de l’état clérical ». ↩︎
- En particulier dans sa conférence sur la justice ou la vengeance publiée sous le titre « Sanction, réhabilitation, pardon ». Dans Le Juste. Paris : Esprit, 1995. ↩︎
- Voir Jessica Benjamin. Beyond Doer and Done To. Recognition Theory, Intersubjectivity and the Third. New York : Routledge, 2018. ↩︎
- Comité international des droits de l’enfant. « Observations finales concernant le deuxième rapport périodique du Saint-Siège », 2014, n° 29. ↩︎
- Federico Szczaranski. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Nous recommandons la chronologie de Kieran Tapsell. Potiphar’s Wife. The Vatican’s Secret and Child Sexual Abuse. Adelaide : ATF Press, 2014, chap. 3 : « Chronology of Church Response to clergy sexual abuse of children ». Livre numérique. Voir aussi : Jo Renee Formicola. Clerical Sexual Abuse, How the Crisis Changed US Catholic. New York : Palgrave Macmillan, 2014. ↩︎
- Voir Mary Gail Frawley-O’Dea. Predatory Priests, Silenced Victims. The Sexual Abuse Crisis and The Catholic Church. London : The Analytic Press, 2007. ↩︎
- Alex Gibney, réal. Mea Maxima Culpa. El silencio en la casa de Dios. HBO, 2012. Albert Solé, réal. Examen de Conciencia. Netflix, 2019. ↩︎
- Tom McCarthy, réal. Spotlight. Anonymous Content, Participant Media, First Look Media, Rocklin/Faust, 2015 (Oscar du meilleur film). Le film retrace les efforts des journalistes du Boston Globe pour révéler les abus et leur dissimulation dans l’archidiocèse de Boston. Il expose les actes de dissimulation du cardinal Bernard Law. François Ozon, réal. Grâce à Dieu. Mandarin Films et Scope Pictures, 2019. ↩︎
- Voir Carta del Santo Padre Francisco al pueblo de Dios que peregrina en Chile, 4. Sur http://www.vatican.va/content/francesco/es/letters/2018/documents/papa-francesco_20180531_lettera-popolodidio-cile.html (consulté le 10 janvier 2020). ↩︎
- Voir http://www.vatican.va/content/francesco/es/letters/2018/documents/papa-francesco_20180820_lettera-popolo-didio.html (consulté le 10 janvier 2020). ↩︎
- Sandra Baita et Paula Moreno. Abuso sexual infantil. Cuestiones relevantes para su tratamiento en la justicia. Montevideo : Unicef-Uruguay, 2015, 21. ↩︎
- Dans Report of the consultation on Child Abuse Prevention. WHO, 1999, 15-16 (consulté le 10 janvier 2020, sur https://apps.who.int/iris/handle/10665/65900) ↩︎
- Royal Commission, Final Report, 2:30. ↩︎
- Jorge Barudy. El dolor invisible de la infancia. Una lectura ecosistémica del maltrato infantil. Buenos Aires : Paidós, 1998, 162. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Dacher Keltner. The Power Paradox. How we gain and lose influence. New York : Penguin Random House, 2016. ↩︎
- Voir Emmanuel Lévinas. Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité. Paris : Martinus Nijhoff, 1971. ↩︎
- Cf. Finkelhor. ↩︎
- Voir Helen P. Hailes, Rongqin Yu, Andrea Danese et Seena Fazel. « Long-term outcomes of childhood sexual abuse: an umbrella review ». Lancet Psychiatry 6 (2019) : 830-839. ↩︎
- David Archard. Sexual Consent. Boulder (Colo.) : Westview Press, USA, 1998. ↩︎
- Code pénal du Chili, article 361. ↩︎
- Code criminel 237.1, 1. Voir l’article du site Women’s Legal Education and Action Fund sur le consentement sexuel en matière pénale : « The law of Consent in Sexual Assault » (https://www.leaf.ca/the-law-of-consent-in-sexual-assault/ consulté le 10 janvier 2020). ↩︎
- Voir, par exemple, le livre de Milena Popova. Sexual Consent. London : MIT Press Essential Knowledge, 2019. ↩︎
- Sándor Ferenczi. « La confusion de langue entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et le langage de la passion [sexuelle] ». Traduction anglaise dans The Assault on Truth, appendice C. ↩︎
- Nous recommandons : « The Strange Case of Ferenczi’s last Paper », chapitre 5 de The Assault on Truth. ↩︎
- La théorie de la double contrainte comme genèse de la schizophrénie prend toute son importance dans cette confusion. La relation entre double contrainte et impact subjectif de l’abus sexuel sur enfants est une tâche à construire. Voir Gregory Bateson, Donald deAvila Jackson, Jay Haley et John Weakland. « Toward a theory of schizophrenia ». Behavioral Science 1 (1956) : 251-264. ↩︎
- Reynaldo Perrone et Martine Nannini. Violencia y abusos sexuales en la familia. Una visión sistémica de las conductas sociales violentas. Buenos Aires : Paidós, 1997, chapitre 4 : « Relación de hechizo », 157 et suiv. ↩︎
- Cf. Ibid., 158. ↩︎
- Cf. Ibid., 159. ↩︎
- Ibid., 166. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid., 167. ↩︎
- Ibid., 169. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Nous avons repris l’explication du processus relationnel abusif et du grooming de la Royal Commission. Final Report, 2:40 : «We define grooming as behaviors that manipulate and control a child, their family and other support networks, or institutions with the intent of gaining access to the child, obtaining the child’s compliance, maintaining the child’s silence, and avoiding discovery of the sexual abuse. This definition takes a victim-centered approach and reflects what we were told during private sessions and public hearings, as well as being informed by research». ↩︎
- Cf. Ibid., 41. ↩︎
- Royal Commission. Final Report. 2. Nature and Causes, 32 et suiv. ↩︎
- Maurice Merleau-Ponty. « Le corps comme être sexué ». Dans Phénoménologie de la Perception, Gallimard, Paris, 1945, 196 (notre traduction). ↩︎
- Hailes, Yu, Danese et Fazel, 830-833. ↩︎
- Le corps comme centre d’orientation est établi par Edmund Husserl dans Idées II, paragraphe 41. Jan Patočka le reprend en phénoménologie de manière particulière, dans « Leçons sur la corporéité », publié dans Papiers phénoménologiques. Grenoble : Jérôme Millon, 1995. Ce qui est intéressant, c’est que cette idée de corporéité, d’être humain incarné dans un corps, a été en conflit et en dialogue aussi bien avec le dualisme platonicien que cartésien et chrétien. C’est justement dans la vision de l’abus sexuel que le concept se matérialise de la manière la plus claire, non pas sous la forme d’un sujet intégral, incarné, mais dissocié, dualisé. ↩︎
- L’analyse phénoménologique de Maurice Merleau-Ponty dans sa Phénoménologie de la Perception. Paris : Gallimard, 1945, au chapitre V : « Le corps comme être sexué », 181-202, offre une vision très aiguë de la structure sexuée de l’être humain, qui dépasse le moment génital. Nous trouvons dans ces analyses phénoménologiques structurelles les raisons de la profondeur du traumatisme dû à l’abus sexuel. Dans ce texte, Merleau-Ponty dialogue avec la psychanalyse et reconnaît la portée de l’affectif dans la relation au monde et à sa propre histoire. Il nous semble qu’il manque une analyse plus approfondie du traumatisme sexuel à partir de cette vision, qui soit capable d’aller au-delà du traumatisme génital relationnel et puisse le voir comme un traumatisme affectif-existentiel. En effet, la capacité de faire confiance et l’existence sexuée ont une source commune dans la structure affective, de sorte qu’une atteinte sexuelle n’agresse pas seulement le génital, mais la structure affective, sexuelle et donc aussi la capacité de faire confiance, c’est-à-dire de s’orienter affectivement dans le monde. Nous avons réalisé les premières approches phénoménologiques de ce problème dans Confianza lúcida. Santiago du Chili : Uqbar, 2012, mais un approfondissement est nécessaire. ↩︎
- Donna Orange. The Suffering Stranger: Hermeneutics for Everyday Clinical Practice. New York : Taylor & Francis e-Library, 2011. ↩︎
- «Just as adults are giants to children, the words of therapists and analysts may carry more weight than we realize, and the equilibrium of the dialogic process will need restoration». ↩︎
- « Derrière la confiance, et la soutenant presque, il y a une promesse, même si elle n’est ni déclarée ni explicitée, de celui qui reçoit la confiance. L’origine du mot confiance (fides) a à voir avec une demande de ne pas nuire. Le plus fragile demande la fides au plus puissant pour qu’il le protège, pour qu’il ne lui fasse pas de mal, qu’il n’abuse pas de lui, c’est-à-dire qu’il se confie à lui et lui demande de pouvoir lui faire confiance. Faire confiance, se confier ou confier quelque chose à quelqu’un signifie espérer que ce quelqu’un ne fera pas de mal mais qu’il prendra soin de ce qui lui a été confié, le respectera, le protégera. Il peut faire du mal, il peut trahir la confiance qui a été placée en lui, mais celui qui fait confiance espère qu’il ne le fera pas. Pourquoi ? Parce qu’il y a quelque chose dans la confiance qui crée une promesse de protection, promesse qui, bien sûr, peut être rompue ». (José A. Murillo. Confianza lúcida, 87). ↩︎
Bibliographie
- Agamben, Giorgio. Infancia e historia. La destrucción de la experiencia y el origen de la historia. Buenos Aires : Ed. Adriana Hidalgo, 2003.
- Ambroise-Rendu, Anne-Claude. Histoire de la pédophilie XIXe-XXIe siècles. Paris : Fayard, 2014.
- Archard, David. Sexual Consent. Boulder (Colo.) : Westview Press, USA, 1998.
- Ariès, Philippe. L’Enfant et la vie familiale sous l’ancien régime. Paris : Librairie Plon, 1960.
- Baita, Sandra, et Paula Moreno. Abuso sexual infantil, cuestiones relevantes para su tratamiento. Montevideo : Unicef, 2015.
- Barudy, Jorge. El dolor invisible de la infancia. Una lectura ecosistémica del maltrato infantil. Buenos Aires : Paidós, 1998.
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À propos de l’auteur. José Andrés Murillo, Université pontificale catholique du Chili.
À propos de cette édition. Publié initialement dans Estudios Eclesiásticos, 95(373), 2020, 415-440. Reproduit avec l’autorisation de l’Université pontificale Comillas. Version web avec les coquilles corrigées et de nouveaux graphiques qui résument le contenu ; les notes de bas de page de l’original figurent à la fin, avec des liens aller-retour. Date de réception : 24 janvier 2020 ; date d’acceptation : 20 avril 2020. doi.org/10.14422/ee.v95.i373.y2020.005 · Télécharger le PDF original (en espagnol)
Traduction de la Fundación Para la Confianza. En cas de différence, la version espagnole prévaut. Version espagnole.
