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Article scientifique · Murillo, Mendiburo-Seguel, Santelices, Araya, Narváez, Piraino, Martínez et Hamilton · Psicoperspectivas · 2021

Abus sexuels précoces et leur impact sur le bien-être actuel de l’adulte

Étude menée auprès de 641 adultes de la région métropolitaine de Santiago : combien déclarent avoir été victimes d’abus sexuels avant l’âge de 18 ans, et comment le type d’abus, le niveau socio-économique et l’impact perçu sont liés à leur bien-être actuel.

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Résumé

L’objectif de cette étude était d’expliquer l’effet possible des abus sexuels dans l’enfance (avant l’âge de 18 ans) sur le bien-être actuel des personnes qui en ont été victimes, à partir de l’analyse d’une enquête menée en 2018 par la Fundación para la Confianza dans la région métropolitaine de Santiago, au Chili. L’échantillon était composé de 641 participants, à qui un questionnaire auto-administré a été soumis. Les réponses ont été regroupées en trois types d’abus sexuels : le viol, l’abus avec contact physique et l’abus sans contact physique génital, qui ont été mis en relation avec des variables sociodémographiques, l’impact perçu et le bien-être subjectif. Les résultats ont montré une relation claire entre le niveau socio-économique, le type d’abus subi et l’évaluation de l’impact de l’événement, d’une part, et le bien-être subjectif, d’autre part. La nécessité d’élaborer des définitions plus compréhensives de l’abus est discutée.

Mots-clés : abus sexuels dans l’enfance, bien-être subjectif, facteurs de risque, facteurs de protection

Abstract

Childhood sexual abuse and its impact on adult well-being. The main aim of this study was to explain the possible effect of childhood sexual abuse (before the age of 18) on the current well-being of those who have suffered it, based on the analysis of a survey conducted in 2018 by the Fundación para la Confianza in the Metropolitan Region in Chile. The sample consisted of 641 participants who were administered a self-report questionnaire. The responses were grouped into three types of sexual abuse: rape, abuse with physical contact, and abuse without physical contact, they were related to sociodemographic variables, perceived impact, and subjective well-being. The results showed a clear relationship between the socioeconomic level, the type of abuse and the evaluation of the impact of the event on subjective well-being. The need to develop more comprehensive definitions of abuse is discussed.

Keywords: childhood sexual abuse, subjective well-being, protective factors, risk factors

Introduction

Qu’est-ce que l’abus sexuel sur enfant ?

L’Organisation mondiale de la santé (OMS, 1999) indique que « l’abus sexuel sur enfant correspond à l’implication d’un enfant dans une activité sexuelle qu’il ne comprend pas et à laquelle, compte tenu de son niveau de développement ou d’une autre circonstance, il ne peut pas consentir. Ce phénomène viole les lois ou les tabous sociaux et correspond à une activité sexuelle entre un enfant et un adulte ou un autre enfant, qui se trouvent dans une relation asymétrique de responsabilité, de confiance ou de pouvoir, et vise à satisfaire les besoins de la personne qui se trouve en position de privilège ». À l’instar de celle-ci, d’autres définitions proposées (Barudy, 1998 ; Finkelhor et al., 2015 ; Pereda et al., 2009) vont dans la même direction et établissent clairement l’existence d’une asymétrie de pouvoir, l’absence de consentement, l’adversité précoce et le problème de santé publique. Les définitions plus récentes (Royal Commission, 2014) vont au-delà de l’abus sexuel avec contact physique et incluent les stratégies qui précèdent l’abus.

Pour cette recherche, nous considérerons l’abus sexuel sur enfant selon la définition suivante de Murillo (2020, p. 436) :

Définition

L’abus sexuel sur enfant est tout acte et tout processus d’actes par lesquels un enfant ou adolescent est exposé ou impliqué dans une quelconque activité sexualisée, en utilisant l’asymétrie que confèrent l’autorité, la confiance, la dépendance (affective, sociale ou économique), le pouvoir, la force, la peur, la culture, la capacité de compréhension, le besoin ou d’autres vulnérabilités, en manipulant, en semant la confusion, en supprimant ou en viciant le consentement. Ces actes peuvent comprendre, sans s’y limiter : attouchements génitaux, pénétration orale, vaginale ou anale, avec le pénis, les doigts ou d’autres objets ; attouchements d’autres parties érogènes du corps ; incitation à toucher d’autres personnes, masturbation, voyeurisme, exposition à des situations sexuelles, pornographie, abus, viols. Les actions, tactiques et stratégies de préparation de ces actes (pédopiégeage ou grooming, en présentiel ou en ligne), comme celles qui visent à réduire au silence et à discréditer la victime et son entourage, font elles aussi partie du processus de l’abus sexuel.

Types d’abus sexuels

La Third National Incidence Study of Child Abuse and Neglect (NIS-3 ; Sedlak et Broadhurst, 1996) classe l’abus sexuel en trois types, selon la transgression des limites corporelles. Ce sont a) l’abus sexuel avec pénétration ou viol (pénétration orale, anale ou génitale par le pénis, ou pénétration anale, génitale, digitale ou d’un autre type) ; b) l’abus avec contact physique et sans pénétration (actes au cours desquels une forme de contact génital a eu lieu, mais sans indication spécifique de pénétration) ; et c) l’abus sexuel sans contact physique génital (actes non spécifiés sans contact génital, tels que les caresses ou l’exhibition, ainsi que les signalements liés à une surveillance inadéquate ou inappropriée des activités sexuelles volontaires d’un enfant).

Bien que certaines situations puissent rester en dehors de cette classification, comme l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, la présente étude appréhende l’abus selon ces catégories, en raison de leur validation dans d’autres contextes. Par sa configuration et par ses conséquences, l’exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales relève d’un autre ensemble d’atteintes sexuelles, sous-représenté dans cette enquête ; elle sera donc étudiée dans des recherches futures.

Conséquences de l’abus sexuel dans l’enfance sur le bien-être

Le bien-être individuel est étroitement lié à un large éventail d’indicateurs émotionnels, physiques et sociaux, eux-mêmes associés à l’intégration sociale des personnes et à leur santé (Jiang et al., 2013). C’est pourquoi son étude s’est appuyée sur deux grandes perspectives : l’eudémonique et l’hédonique. La première renvoie à la recherche de la transcendance à travers une expérience vécue pleinement (Vázquez et al., 2009), tandis que la seconde porte sur les évaluations que les personnes font de leur vie à partir de leurs affects et de leurs cognitions (Diener, 2009). Le bien-être hédonique inclut la satisfaction de vie, entendue comme les jugements que chacun porte sur différents aspects de sa propre vie.

Les conséquences de l’abus sexuel subi pendant l’enfance ont été largement étudiées ; elles mettent en évidence son impact sur la santé et sur différentes variables associées au bien-être, telles que le trouble de stress post-traumatique, l’anxiété, la dépression, la schizophrénie, l’abus de substances, les problèmes comportementaux et interpersonnels, les difficultés dans le domaine de la sexualité ou de nouvelles revictimisations (Lamoureux et al., 2012). De même, différentes études font état d’une relation entre le nombre d’adversités vécues pendant l’enfance et la gravité d’un large éventail de symptômes et de troubles psychopathologiques à l’âge adulte (Clark et al., 2010 ; Koskenvuo et al., 2010 ; Turner et al., 2010).

En ce qui concerne la santé physique et mentale, la revue de Hailes et al. (2019) a montré que cette expérience est liée à des risques élevés de problèmes psychosociaux, psychiatriques et de santé physique à long terme, avec de fortes associations avec la schizophrénie, le trouble de stress post-traumatique et l’abus de substances à l’âge adulte.

Sur le plan socio-économique, l’abus sexuel dans l’enfance est associé en partie à la pauvreté et aux conditions socio-économiques des victimes (Font et Maguire-Jack, 2016 ; Klest, 2012), ainsi qu’à une moindre probabilité de travailler à l’âge adulte en raison de problèmes de santé physique ou mentale, à de plus grandes difficultés financières et à des revenus plus faibles (Barrett et al., 2014 ; Curie et Widom, 2011 ; Hamby et al., 2018).

De même qu’on a établi l’existence de facteurs de protection face à l’abus sexuel dans l’enfance et à ses conséquences, comme vivre dans un quartier sûr et fréquenter une école sûre (Moore et Ramírez, 2015), on a également constaté que le genre, le niveau socio-économique et l’absence d’un lien affectif sain avec au moins un adulte significatif constituent des facteurs de risque d’abus sexuel (Cantón et Cortés, 2015 ; Franco et Ramírez, 2016 ; Runarsdottir et al., 2019).

L’approche du parcours de vie est probablement la meilleure manière de comprendre les conséquences du stress cumulatif sur la santé, car elle offre un cadre théorique à partir duquel on peut comprendre l’impact des expériences d’adversité précoce (Hajat et al., 2020). Dans cette perspective, les recherches ont montré que les personnes qui ont été victimes d’abus sexuels dans l’enfance ont davantage de probabilités de subir, une fois adultes, des victimisations interpersonnelles et des revictimisations sexuelles (Hajat et al., 2020 ; Montalvo-Liendo et al., 2015). Papalia et al. (2017) ont observé que les abus sexuels survenus entre 12 et 16 ans apparaissaient comme un facteur de risque significatif d’appartenance aux trajectoires de revictimisation émergente ou chronique.

Cela concorde avec les recherches qui soutiennent une association entre l’abus sexuel survenu pendant l’adolescence et un risque accru de revictimisation à l’âge adulte (Ogloff et al., 2012). En ce sens, Steine et al. (2017) indiquent que les données disponibles suggèrent que ces facteurs peuvent entraîner une trajectoire plus grave du trouble de stress post-traumatique à long terme, et que les victimes situées sur la trajectoire des symptômes les plus élevés ont déclaré percevoir actuellement moins de soutien social et davantage de problèmes relationnels.

Au Chili, quelques études ont été menées pour mieux comprendre cette trajectoire et ses conséquences ultérieures ; elles soulignent le rôle médiateur des attributions de culpabilité (envers soi-même, envers les autres et envers l’agresseur lui-même) et du style d’adaptation évitant dans le développement du trouble de stress post-traumatique associé à l’abus sexuel dans l’enfance (Cantón-Cortés et al., 2011). Villarroel et al. (2014) ont constaté que des variables comme le soutien social — en particulier familial —, le genre, le stade de développement de la victime, l’existence de victimisations plus intrusives et/ou plus fréquentes, un degré de proximité plus grand entre l’agresseur et la victime, et les stratégies de harcèlement de l’agresseur auraient un impact sur la cognition et le développement ultérieur de la victime.

Études de prévalence dans le monde et au Chili

Différentes études de prévalence menées à l’échelle mondiale concluent qu’environ 12 % de la population infantile a subi des violences sexuelles (Stoltenborgh et al., 2011). Une analyse de 65 recherches portant sur 21 pays a mis en évidence une prévalence moyenne dans la population générale de 19,2 % pour les filles et de 7,4 % pour les garçons (Pereda et al., 2009), semblable à ce qu’ont observé Stoltenborgh et al. (2011), qui ont rapporté des niveaux d’occurrence plus élevés chez les filles (18 %) que chez les garçons (7,6 %).

Entre 2000 et 2019, cinq enquêtes ont été menées au Chili pour recueillir des données sur la prévalence et les caractéristiques de l’abus sexuel sur enfant (voir tableau 1). En outre, des données d’organismes publics comme le ministère de la Santé et l’Institut national des droits humains ont été compilées, et leurs résultats ont été analysés dans le Deuxième rapport sur la santé sexuelle, la santé reproductive et les droits humains au Chili (Dides Castillo et al., 2018). Il existe aussi d’autres sources, comme l’Enquête sur le bien-être des étudiants (Lehrer et al., 2009), qui a également rapporté des informations sur les expériences de violence sexuelle avant l’âge de 14 ans dans la population chilienne.

Tableau 1 Enquêtes sur les abus sexuels subis avant 18 ans au Chili

Nom Année Échantillon Genre Tranche d’âge Lieu de passation
1re Enquête nationale sur la polyvictimisation des enfants et adolescents (Ministerio del Interior y Seguridad Pública, 2017a) 2017 19,687 Mixte 12 à 17 ans École
Troisième enquête nationale sur la violence intrafamiliale contre les femmes et les infractions sexuelles (Ministerio del Interior y Seguridad Pública, 2017b) 2017 6,824 Femmes 15 à 65 ans Domicile
Enquête nationale de victimation sur la violence intrafamiliale et les infractions sexuelles (Ministerio del Interior y Seguridad Pública, 2013) 2013 6,004 Mixte 11 à 17 ans École
6,050 Femmes 15 à 65 ans Domicile
Enquête nationale de victimation sur la violence intrafamiliale et les infractions sexuelles (Ministerio del Interior y Seguridad Pública, 2008) 2008 1,109 Mixte 11 à 17 ans École
1,162 Femmes 15 à 59 ans Domicile
Quatrième étude sur la maltraitance infantile de l’UNICEF (Larraín et Bascuñán, 2012) 2012 1,555 Mixte 8e année de l’enseignement de base École

Il existe un consensus sur le fait que l’abus sexuel sur les enfants et adolescents est un phénomène très prévalent au Chili, que l’agresseur est généralement un homme connu de la victime — souvent un membre de la famille — et que les victimes sont plus probablement des femmes. Toutefois, on manque encore d’informations permettant de connaître le point de vue des survivantes et survivants d’abus sexuels sur ces variables (par exemple, leur propre perception de la manière dont cela les a affectés), ainsi que les séquelles de ces expériences sur leur bien-être actuel, car la plupart de ces études portent sur des enfants et des jeunes et analysent les symptômes et les conséquences les plus immédiates du phénomène.

C’est pourquoi cette étude cherche à élargir la compréhension de l’abus sexuel dans l’enfance, en mettant l’accent sur le niveau socio-économique, le type d’abus et, surtout, sur ses conséquences perçues possibles et sur le bien-être à l’âge adulte. Plus précisément, et sur la base de la revue de la littérature, on s’attend à observer un bien-être actuel plus faible chez les personnes qui déclarent avoir été victimes d’abus (hypothèse 1), en particulier chez celles qui ont un accès socio-économique plus faible (hypothèse 2). De même, on s’attend à ce que plus le type d’abus est grave, plus le bien-être soit faible (hypothèse 3), et à ce que les personnes qui déclarent un impact plus important de l’événement sur leur vie manifestent un bien-être plus faible (hypothèse 4).

Méthode

Le plan de recherche était non expérimental. L’enquête s’inscrit dans les études de type transversal descriptif et corrélationnel.

Procédure de constitution de l’échantillon

Les participants ont été invités à participer de deux manières. La première méthode de passation a eu recours à une plateforme payante de panels en ligne. Par l’intermédiaire de cette plateforme, le lien de l’étude a été envoyé aux participants, qui ont été rétribués pour leur participation. La rétribution consistait en points attribués par la plateforme, qui pouvaient ensuite être échangés contre des produits. Les participants qui n’ont pas souhaité répondre à l’enquête ou qui ont déclaré ne pas avoir été victimes ont également reçu des points, ce qui a probablement contribué à éviter les fausses réponses. En accédant au lien de l’étude, les participants se voyaient présenter un formulaire de consentement éclairé détaillant l’étude et indiquant les coordonnées des chercheurs responsables. S’ils acceptaient de participer, ils étaient dirigés vers une page où ils remplissaient leurs données démographiques, puis répondaient à l’enquête.

Pour l’échantillon en ligne, le prestataire a stratifié les envois de l’enquête selon le sexe (environ 50 % d’hommes et 50 % de femmes) et les niveaux socio-économiques ABC1, C2, C3 et D (9,0 %, 19,3 %, 28,1 % et 43,6 %, respectivement). Les catégories de niveau socio-économique utilisées dans les analyses de l’étude ont été calculées a posteriori à partir de deux questions détaillées dans la section consacrée aux instruments.

La seconde méthode de passation a consisté en des questionnaires papier. Dans ce cas, un enquêteur ou une enquêtrice bénévole s’est rendu au domicile de personnes de différentes communes sélectionnées de manière aléatoire. La sélection s’est fondée sur les cartes et les informations de la région métropolitaine présentes sur le site web www.mientorno.cl. À partir de ces cartes, des pâtés de maisons ont été sélectionnés en recherchant l’hétérogénéité du niveau socio-économique. Une fois sur place, la personne chargée de l’enquête demandait à parler à une personne de plus de 18 ans, à qui l’on expliquait l’objectif de l’enquête et les éléments éthiques qui s’y rapportaient. Si la personne acceptait de participer, on lui expliquait qu’on lui remettrait le questionnaire papier avec une enveloppe et que les deux seraient récupérés le lendemain. On cherchait ainsi à garantir la confidentialité et l’anonymat des participants.

La passation sur papier ne prévoyait aucune rétribution pour les participants. Comme cela pouvait entraîner des différences dans les réponses entre les deux modes de passation, on a comparé la proportion de personnes qui ont déclaré avoir été victimes ou non dans chacun d’eux. Aucune association n’a été observée entre le mode de passation et le fait d’être victime (χ²(1)=0.193 ; p=.660) ou le type d’abus déclaré (χ²(1)=0.161 ; p=.923). On peut y voir un indice qu’aucune des méthodes de passation n’a favorisé, par exemple, des réponses dictées par la désirabilité sociale.

Considérations éthiques

En ce qui concerne les considérations éthiques, avant le début de l’étude, l’enquête et le dispositif de passation ont été présentés à un comité ad hoc de la Fundación para la Confianza, composé de cinq professionnels. À la suite de leurs commentaires, l’instrument final et le mode de passation ont été ajustés. De même, la passation reposant sur l’auto-déclaration, l’enquête indiquait les coordonnées de la Fundación para la Confianza. Ces informations comprenaient un numéro d’urgence, une adresse et un courriel, qui étaient à la disposition des participants qui en auraient besoin. Une feuille avec les coordonnées a été laissée à tous les participants, au cas où ils estimeraient avoir besoin de s’adresser gratuitement au service de prise en charge spécialisée de l’organisation. Cependant, aucun participant n’y a eu recours, du moins explicitement, pendant la période de passation de l’enquête.

Procédure de passation de l’instrument

L’instrument rempli par les participants dans les deux modes de passation comportait quatre sections, destinées à présenter le consentement éclairé de l’étude, à recueillir les données démographiques (sexe, âge et questions permettant d’évaluer le niveau socio-économique), à évaluer le bien-être et à s’enquérir de l’abus sexuel éventuel et de ses caractéristiques.

La dernière section présentait une liste de 14 types différents d’abus sexuels et la question « Pendant votre enfance ou votre adolescence (avant vos 18 ans), avez-vous été victime de l’une des situations suivantes, en étant manipulé(e), trompé(e), soumis(e) ou contraint(e) par une autre personne ? ». Les options étaient les suivantes : interactions sexuelles en échange d’argent, de protection, de biens matériels ou d’autre chose ; participation à du matériel pornographique ; introduction d’objets ou de doigts dans l’anus, le vagin ou la bouche ; sexe oral ; viol (pénétration charnelle, anale et/ou vaginale) ; exhiber ses propres organes génitaux, masturber une autre personne ; subir des attouchements ou des tripotages, toucher ou tripoter une autre personne, baisers avec la langue, incitation à regarder des relations sexuelles, incitation à regarder les organes génitaux d’une autre personne, exposition à la pornographie et propositions sexuelles verbales.

Si la personne répondait « Non » à la question, on la remerciait et on lui expliquait qu’il n’était pas nécessaire de continuer. Si elle répondait « Oui », elle avait la possibilité de cocher les situations dont elle avait été victime. Sur l’ensemble des personnes qui ont déclaré avoir été victimes, 83,1 % (n=167) ont précisé le type d’abus. Venaient ensuite les questions sur l’expérience d’abus.

Enfin, à la fin du questionnaire, dans les deux modalités, et sachant qu’une enquête comme celle-ci peut déclencher des processus traumatiques, les coordonnées de la Fundación para la Confianza étaient présentées, au cas où la personne souhaiterait chercher un accompagnement ou de l’aide à ce sujet. Pour préserver la confidentialité et l’anonymat, il n’est pas demandé aux personnes qui s’adressent à la Fondation ou la contactent d’indiquer d’où elles viennent ; il n’est donc pas possible de déterminer si un participant a cherché des informations par la suite.

Participants

653 personnes ont été contactées (77,5 % en ligne). Parmi elles, 12 (1,84 %) ont décidé de ne pas participer à l’étude après avoir lu le formulaire de consentement éclairé ; le nombre final de participants à cette étude est donc de 641 personnes (245 [52,9 %] femmes).

L’âge moyen était de 33,53 ans (ET = 12,31). Quant à leur pays d’origine, 623 personnes (97,2 %) venaient du Chili, cinq (0,8 %) du Pérou, quatre (0,6 %) de Colombie, trois (0,5 %) du Venezuela, deux (0,3 %) de Bolivie, deux (0,3 %) de Cuba, une (0,2 %) de République dominicaine et une (0,2 %) d’Argentine.

Quant à leur niveau socio-économique, les participants ont été répartis en trois groupes à partir de deux questions posées dans la deuxième section de l’enquête. Ainsi, 25,0 % (n=160) se trouvaient dans le groupe « bas », 53,0 % (n=340) dans le groupe « moyen » et 22,0 % (n=141) dans le groupe « élevé ». Le tableau 2 présente les statistiques descriptives du nombre de participants par sexe et par niveau socio-économique, selon le mode de passation et selon qu’ils ont déclaré ou non avoir été victimes.

Tableau 2 Nombre et pourcentage de participants qui déclarent avoir été ou non victimes d’abus sexuels dans l’enfance, selon le sexe et le niveau socio-économique

Mode de passation Victime Sexe NSE bas NSE moyen NSE élevé Total
En ligne Non Homme 62 (30.5%) 92 (45.3%) 49 (24.1%) 203 (100%)
Femme 24 (17.6%) 85 (62.5%) 27 (19.9%) 136 (100%)
Total 86 (25.4%) 177 (52.2%) 76 (22.4%) 339 (100%)
Oui Homme 16 (32.7%) 23 (46.9%) 10 (20.4%) 49 (100%)
Femme 21 (19.3%) 64 (58.7%) 24 (22%) 109 (100%)
Total 37 (23.4%) 87 (55.1%) 34 (21.5%) 158 (100%)
Total 123 (24.7%) 264 (53.1%) 110 (22.1%) 497 (100%)
Papier Non Homme 9 (23.1%) 19 (48.7%) 11 (28.2%) 39 (100%)
Femme 20 (32.3%) 29 (46.8%) 13 (21%) 62 (100%)
Total 29 (28.7%) 48 (47.5%) 24 (23.8%) 101 (100%)
Oui Homme 1 (9.1%) 7 (63.6%) 3 (27.3%) 11 (100%)
Femme 7 (21.9%) 21 (65.6%) 4 (12.5%) 32 (100%)
Total 8 (18.6%) 28 (65.1%) 7 (16.3%) 43 (100%)
Total 37 (25.7%) 76 (52.8%) 31 (21.5%) 144 (100%)
Total 160 (25.0%) 340 (53.0%) 141 (22.0%) 641 (100%)

Instruments

Niveau socio-économique

Un indicateur du niveau socio-économique des participants a été établi à partir du niveau d’études et de la profession de la personne qui assure la principale source de revenus du foyer. Sur cette base, les participants ont été classés en trois niveaux (bas, moyen ou élevé).

Personal Wellbeing Index [PWI]

Adaptation au Chili par Oyanedel et al., 2015. Il vise à mesurer la qualité de vie à travers sept dimensions, évaluées chacune par un item auquel on répond sur une échelle de Likert allant de 0 (« Complètement insatisfait ») à 10 (« Complètement satisfait »). Tous les items sont présentés selon la structure « Dans quelle mesure êtes-vous satisfait(e) de… ? ». Pour l’analyse, on calcule la moyenne arithmétique des sept items.

Les perceptions et les évaluations subjectives sont particulièrement pertinentes lorsqu’on traite ce sujet, car elles prédisent mieux le bien-être que les caractéristiques concrètes, comme les revenus. Par exemple, Heins et al. (2011) ont observé que les victimes qui présentaient en outre un syndrome de fatigue chronique à l’âge adulte déclaraient une détresse psychologique plus importante, même lorsque leurs niveaux de fatigue n’étaient pas plus élevés que ceux des personnes qui n’avaient pas été victimes. Ainsi, après analyse de la littérature sur les effets à long terme de l’abus sexuel dans l’enfance, il a été décidé d’utiliser dans cette étude trois des sept items du PWI (satisfaction à l’égard de la santé, de la sécurité actuelle et des relations interpersonnelles). En effet, la plupart des études et des méta-analyses portent sur les effets de l’abus sur la santé mentale et physique, les relations personnelles et la sécurité personnelle (p. ex. Corcoran et McNulty, 2018 ; Hailes et al., 2019 ; Hughes et al., 2017 ; McCabe et Murphy, 2016 ; Papalia et al., 2017).

La cohérence interne des trois items utilisés, mesurée par le coefficient alpha de Cronbach, était de 0,65 (IC à 95 % = 0,60-0,70). Les corrélations item-total étaient homogènes, comprises entre 0,44 et 0,48, et la moyenne de l’échelle était de 7,22 (ET=1,85).

Catégorisation des types d’abus

Les participants devaient indiquer le type d’abus dont ils avaient été victimes. Pour ce faire, on leur présentait une liste de 14 types différents, qui ont ensuite été regroupés selon la catégorisation NIS-3, de la manière suivante :

a. Viol : interactions sexuelles en échange d’argent, de protection, de biens matériels ou d’autre chose ; participation à du matériel pornographique ; introduction d’objets ou de doigts dans l’anus, le vagin ou la bouche ; sexe oral et viol (pénétration charnelle, anale et/ou vaginale).

b. Abus avec contact physique : exhiber ses propres organes génitaux, masturber une autre personne.

c. Abus sans contact physique génital : subir des attouchements ou des tripotages, toucher ou tripoter une autre personne, baisers avec la langue, incitation à regarder des relations sexuelles, incitation à regarder les organes génitaux d’une autre personne, exposition à la pornographie et propositions sexuelles verbales.

Évaluation de l’impact de l’événement

Les participants devaient répondre à l’item « Dans quelle mesure pensez-vous que cette expérience vous a affecté(e) négativement ? » sur une échelle à cinq niveaux, où 0 correspondait à « Pas du tout » et 4 à « Beaucoup ».

Plan d’analyse

Les hypothèses ont été testées à l’aide du logiciel Jamovi (The Jamovi Project, 2020). Pour examiner d’éventuelles associations entre les variables catégorielles de l’échantillon, des tests du khi carré d’indépendance ont été réalisés. Pour tester les première, deuxième et troisième hypothèses, on a réalisé des tests t de Student, des analyses de variance factorielles et des analyses de covariance factorielles afin de déterminer les différences entre groupes et les interactions possibles de facteurs sur les variables d’intérêt. Dans ces cas, on a également calculé la taille de l’effet au moyen du d de Cohen (d) et de l’êta carré partiel (ηp2). Enfin, pour tester la quatrième hypothèse, on a réalisé des analyses de corrélation de Pearson, de Spearman et bisériales de point, ainsi qu’une analyse de régression linéaire afin d’évaluer la relation entre différentes variables de l’étude et le bien-être actuel.

Résultats

Statistiques descriptives : caractérisation des victimes et types d’abus

Sur l’ensemble des participants, 201 (31,4 %) ont déclaré avoir été victimes de l’un des 14 types d’abus avant l’âge de 18 ans. Parmi elles, 141 (70,1 %) étaient des femmes. Le tableau 3 présente la répartition de l’échantillon selon que les personnes ont déclaré ou non avoir été victimes, le type d’abus et le niveau socio-économique.

  • 641adultes de la région métropolitaine de Santiago ont répondu à l’enquête (2018)
  • 31,4 %ont déclaré avoir été victimes de l’un des 14 types d’abus avant l’âge de 18 ans (201 personnes)
  • 41,6 %des femmes l’ont déclaré, contre 19,9 % des hommes
  • 70,1 %des personnes qui ont déclaré avoir été victimes étaient des femmes (141 sur 201)
L’échantillon et la prévalence déclarée, d’après l’article.

L’association entre le sexe et le fait d’avoir été victime était significative, avec χ²(1)=35.023, p<.001, ce qui indique que les femmes tendraient davantage à déclarer avoir été victimes. Il convient de préciser qu’aucune relation n’est apparue entre le niveau socio-économique et le fait d’avoir été victime ou non.

Tableau 3 Nombre et pourcentage de victimes et de non-victimes, au total et par type d’abus, selon le sexe et le niveau socio-économique

Homme Femme NSE bas NSE moyen NSE élevé Total
Victime : oui 60 (19.9%) 141 (41.6%) 45 (28.1%) 115 (33.8%) 41 (29.1%) 201 (31.4%)
Victime : non 242 (80.1%) 198 (58.4%) 115 (71.9%) 225 (66.2%) 100 (70.9%) 440 (68.6%)
Type d’abus : viol 11 (3.6%) 28 (8.3%) 9 (5.6%) 23 (6.8%) 7 (5.0%) 39 (6.1%)
Type d’abus : avec contact physique 9 (3.0%) 32 (9.4%) 7 (4.4%) 20 (5.9%) 14 (9.9%) 41 (6.4%)
Type d’abus : sans contact physique génital 33 (10.9%) 121 (35.7%) 32 (20%) 86 (25.3%) 36 (25.5%) 154 (24.0%)

Note : la somme des types d’abus (234) est supérieure au nombre de personnes qui ont déclaré avoir été victimes (201), car une même personne a pu déclarer avoir été victime de plus d’un type d’abus.

Pour les trois types d’abus, une association a été observée entre le sexe et les types d’abus « viol » (χ²(1)=5.959, p=.015), « avec contact physique » (χ²(1)=11.130, p=.001) et « sans contact physique génital » (χ²(1)=53.670, p<.001). Dans tous les cas, les femmes ont été victimes dans une proportion plus élevée, et aucun des trois types n’était associé au niveau socio-économique.

Pourcentage d’hommes et de femmes qui ont déclaré avoir été victimes, au total et par type d’abus Barres horizontales avec les données du tableau 3. Au total : hommes 19.9% (60), femmes 41.6% (141). Viol : hommes 3.6% (11), femmes 8.3% (28). Avec contact physique : hommes 3.0% (9), femmes 9.4% (32). Sans contact physique génital : hommes 10.9% (33), femmes 35.7% (121). Hommes Femmes Ont déclaré avoir été victimes 19.9% (60) 41.6% (141) Viol 3.6% (11) 8.3% (28) Avec contact physique 3.0% (9) 9.4% (32) Sans contact physique génital 10.9% (33) 35.7% (121)
Pourcentage d’hommes (302) et de femmes (339) de l’échantillon qui ont déclaré avoir été victimes, au total et par type d’abus. Données du tableau 3 ; une personne a pu déclarer plus d’un type.

Comparaison du bien-être entre victimes et non-victimes selon le niveau socio-économique

Pour tester les deux premières hypothèses, on a réalisé une analyse de covariance à deux facteurs, avec le fait d’avoir été victime ou non d’un type d’abus et le niveau socio-économique comme facteurs, et le sexe et l’âge comme covariables. La variable dépendante était le bien-être.

Une interaction significative a été observée entre les deux facteurs, F(2,535) = 4.599, p=.010, ηp2 =.017. On a donc réalisé une analyse des effets principaux simples avec correction de Bonferroni (p<.017), qui n’a fait apparaître de différences que dans le groupe socio-économique bas. Dans ce groupe, les personnes qui avaient été victimes avaient en moyenne 1,11 point de moins que celles qui ne l’avaient pas été, p=.001. En outre, les victimes de niveau socio-économique bas avaient une moyenne inférieure à celle des deux autres groupes de victimes, avec 1,06 point de moins que les victimes de niveau moyen et 1,94 point de moins que les victimes de niveau élevé (p=.003 et p<.001, respectivement). À cet égard, il est intéressant de noter que, dans le groupe des personnes qui déclarent ne pas avoir été victimes, on n’observe qu’une différence inférieure à 1 point (0,74) entre le niveau moyen et le niveau élevé (p=.011), sans autre différence indiquant une tendance (figure 1).

Figure 1. Moyennes ajustées de bien-être par niveau socio-économique (victimes / non-victimes) Barres verticales, échelle de bien-être de 0 à 10. Niveau bas : victime 6.07, non-victime 7.18. Niveau moyen : victime 7.12, non-victime 7.13. Niveau élevé : victime 8.00, non-victime 7.87. 0 2 4 6 8 10 6.07 7.18 7.12 7.13 8.00 7.87 Bas Moyen Élevé Victime Non-victime
Figure 1. Moyennes ajustées de bien-être (échelle de 0 à 10) par niveau socio-économique, chez les personnes qui ont déclaré avoir été victimes et chez celles qui ne l’ont pas déclaré. L’original présente en outre des barres d’erreur (2 erreurs types).

Types d’abus, niveau socio-économique et bien-être

En ce qui concerne la troisième hypothèse, qui visait à observer d’éventuelles différences de bien-être actuel entre victimes et non-victimes de chacun des trois types d’abus, des analyses de covariance ont été réalisées avec le type d’abus et le niveau socio-économique comme facteurs, et l’âge et le sexe comme covariables. Dans ce cas, on a retenu pour chaque personne ayant déclaré avoir été victime le type d’abus le plus grave déclaré.

Aucune interaction n’a été observée entre les deux facteurs (F(4,152) =.553, p=.697, ηp2 =.014), mais on a observé un effet direct du niveau socio-économique (F(2,152) = 11.117, p<.001, ηp2 =.178) et du type d’abus (F(2,152) = 5.113, p=.007, ηp2 =.063).

Pour le niveau socio-économique, les comparaisons multiples ont montré que le niveau bas avait une moyenne de bien-être significativement inférieure à celle du niveau moyen (p=.002) et du niveau élevé (p<.001), et que le niveau moyen avait lui aussi une moyenne inférieure à celle du niveau élevé (p=.019). La comparaison entre les différents types d’abus a montré que les personnes ayant subi un abus sans contact physique déclaraient des niveaux de bien-être plus élevés que celles ayant subi un viol (p=.012) et que celles ayant subi un abus avec contact physique (p=.012).

L’analyse des effets principaux a fait apparaître des différences entre les différents niveaux des facteurs. Comme le montre la figure 2, les victimes de niveau socio-économique bas qui ont déclaré un viol ou un abus avec contact physique présentaient un bien-être plus faible, tandis que les victimes du groupe socio-économique élevé qui ont déclaré avoir subi un abus sans contact physique faisaient état d’un bien-être significativement plus élevé.

Figure 2. Moyennes de bien-être par type d’abus et NSE Barres verticales, échelle de bien-être de 0 à 10. Viol : niveau bas 5.05, moyen 6.69, élevé 7.59. Abus avec contact physique : bas 5.13, moyen 6.72, élevé 7.28. Abus sans contact physique : bas 6.55, moyen 7.18, élevé 8.45. 0 2 4 6 8 10 5.05 6.69 7.59 5.13 6.72 7.28 6.55 7.18 8.45 Bas Moyen Élevé Bas Moyen Élevé Bas Moyen Élevé Viol Abus avec contact physique Abus sans contact physique
Figure 2. Moyennes de bien-être (échelle de 0 à 10) par type d’abus et niveau socio-économique (NSE) des personnes qui ont déclaré avoir été victimes. L’original présente en outre des barres d’erreur (2 erreurs types) et des traits reliant les barres dont les différences sont statistiquement significatives, détaillées ci-dessous.
Différences statistiquement significatives signalées par la figure
Comparaison p
Viol, bas — Viol, élevé <.001
Viol, bas — Avec contact physique, élevé <.001
Avec contact physique, bas — Sans contact physique, moyen <.001
Avec contact physique, moyen — Sans contact physique, élevé <.001
Sans contact physique, moyen — Sans contact physique, élevé <.001
Viol, bas — Sans contact physique, moyen <.01
Viol, bas — Sans contact physique, élevé <.01
Viol, moyen — Sans contact physique, élevé <.01
Avec contact physique, bas — Sans contact physique, élevé <.01
Sans contact physique, bas — Sans contact physique, élevé <.01
Viol, bas — Viol, moyen <.05
Viol, bas — Avec contact physique, bas <.05
Viol, bas — Avec contact physique, moyen <.05
Viol, élevé — Avec contact physique, bas <.05
Avec contact physique, bas — Avec contact physique, élevé <.05

Évaluation de l’impact de l’événement et bien-être

Pour tester la quatrième hypothèse, on a commencé par corréler les variables de l’étude, afin d’observer les relations possibles entre l’évaluation de l’impact et chacune d’elles. Puis, en tenant compte des variables qui étaient significativement liées, on a réalisé une régression linéaire multiple avec le bien-être comme variable dépendante. Comme le montre le tableau 4, le bien-être était corrélé négativement et de manière statistiquement significative avec l’évaluation de l’impact, et positivement avec le niveau socio-économique.

Tableau 4 Corrélations (Pearson, Spearman et bisériales de point) entre l’évaluation de l’impact, le bien-être, le sexe et le niveau socio-économique

Bien-être 1 2 3 4 5
Év. impact (1) -.20**
NSE (2) .19*** -.08
Sexe (3) -.08 .30*** .03
Viol (4) -.03 -.01 .01 .01
Avec contact physique génital (5) -.02 .04 .01 .05 -.01
Sans contact physique génital .03 -.07 .04 .22*** -.05 -.04

** p < .01 *** p < .001

Compte tenu des corrélations observées entre les variables de l’étude, on a réalisé une analyse de régression linéaire, avec l’évaluation de l’impact et le niveau socio-économique comme variables prédictives du bien-être. Le modèle était significatif, avec F(3,183)=10.787, p<.001, et expliquait 15,0 % de la variance. L’évaluation de l’impact (B= -0.256 ; p=.01) comme le niveau socio-économique (B= 0.911 ; p<.001) sont entrés de manière significative. Autrement dit, plus le niveau socio-économique est élevé et plus l’évaluation de l’impact est faible, plus le bien-être observé est élevé.

  1. Hypothèse 1

    AttenduUn bien-être actuel plus faible chez les personnes qui déclarent avoir été victimes d’abus.

    ObservéDes différences seulement dans le niveau socio-économique bas : 1,11 point de moins que les personnes qui n’ont pas été victimes (p=.001).

  2. Hypothèse 2

    AttenduUne différence plus grande chez les personnes qui ont un accès socio-économique plus faible.

    ObservéLes victimes de niveau bas avaient 1,06 point de moins que celles de niveau moyen et 1,94 de moins que celles de niveau élevé.

  3. Hypothèse 3

    AttenduPlus le type d’abus est grave, plus le bien-être est faible.

    ObservéLes personnes qui ont subi un abus sans contact physique ont déclaré plus de bien-être que celles qui ont subi un viol ou un abus avec contact physique (p=.012 dans les deux cas).

  4. Hypothèse 4

    AttenduPlus l’impact déclaré de l’événement est important, plus le bien-être est faible.

    ObservéLe bien-être était corrélé négativement avec l’évaluation de l’impact (-.20). Avec le niveau socio-économique, le modèle expliquait 15,0 % de la variance.

Les quatre hypothèses de l’étude et ce qu’ont montré les résultats.

Discussion et conclusions

Cette recherche visait à répondre à la question de savoir si l’abus sexuel dans l’enfance peut avoir des corrélats avec le bien-être subjectif à l’âge adulte. D’après les résultats obtenus, on peut conclure qu’il existe des associations qui permettent de supposer que c’est effectivement le cas.

Sur le plan descriptif, les résultats permettent d’observer une relation entre le fait d’être une femme et le fait d’avoir été victime d’abus sexuels avant l’âge de 18 ans. Cela concorde avec les études examinées, selon lesquelles les femmes sont — en général — les principales victimes de ces faits. Cela peut être accentué si l’on considère en outre que, dans la société chilienne, il existe encore une forte inégalité entre hommes et femmes en matière de conditions de travail, d’accès à l’éducation ou à la santé, étant donné que l’abus sexuel est un type d’abus de pouvoir. Il faut néanmoins garder à l’esprit que les hommes tendent à moins déclarer les agressions sexuelles dont ils ont été victimes, de sorte que le chiffre pourrait correspondre à une sous-déclaration.

Parmi les effets possibles de l’abus sexuel sur le bien-être, une variable dont la revue de la littérature indiquait qu’il fallait tenir compte était le niveau socio-économique. Bien qu’il y ait eu une relation entre celui-ci et le fait d’avoir été victime, on a bien observé que le bien-être subjectif était plus faible chez les victimes appartenant au niveau socio-économique bas. Si l’on considère que, dans cette recherche, le niveau socio-économique évalué est le niveau actuel et non celui auquel la personne appartenait au moment où elle a été victime, on peut envisager deux explications issues de la revue de la littérature.

D’une part, le bien-être plus faible pourrait être un effet de l’abus, accentué par un contexte d’accès socio-économique plus faible pendant l’enfance ; d’autre part, il se pourrait aussi que les conditions socio-économiques actuelles accentuent l’effet possible. Dans les deux cas, on peut penser que le niveau socio-économique peut être un facteur de protection ou de risque pour le bien-être chez les personnes de niveau socio-économique plus faible. Enfin, bien que d’autres études menées sur la population générale adulte chilienne montrent également une corrélation positive entre les revenus et le bien-être, cette recherche a observé que ce sont spécifiquement les victimes de niveau socio-économique bas qui déclaraient des niveaux de bien-être plus faibles.

En ce qui concerne le type d’abus, un bien-être plus faible a été observé chez les personnes qui ont subi un viol. Cela pourrait tenir non seulement au niveau plus élevé d’intrusion physique et psychologique de ce type d’abus, mais aussi au fait que les abus qui impliquent tout type de pénétration sont souvent l’aboutissement de processus plus longs et peuvent donc prolonger leurs effets sur la subjectivité. Autrement dit, le viol survient souvent dans les phases avancées d’un processus abusif, déjà en cours depuis un certain temps.

De manière semblable à ce qui a été observé dans la comparaison entre victimes et non-victimes, le viol comme l’abus avec contact physique impliquent un bien-être plus faible dans le niveau socio-économique bas.

Le bien-être subjectif étant une évaluation cognitive des conditions de vie, on peut penser que le bien-être plus faible observé dans certains groupes était lié à l’évaluation que la personne fait de l’événement. À cet égard, nos résultats ont montré qu’il existe effectivement un effet explicatif négatif de cette dernière variable sur le bien-être, ainsi qu’un effet positif du niveau socio-économique. On peut penser, à ce sujet, qu’un meilleur accès économique peut aussi permettre un meilleur accès à des processus de réparation (comme les psychothérapies) qui aident à donner un nouveau sens à l’événement.

Il faut souligner que l’un des premiers défis, lorsqu’on mène des recherches et des interventions liées à l’abus sexuel sur enfant, est sa définition. Une définition claire et compréhensive peut permettre de mener des recherches épidémiologiques qui s’approchent de la prévalence réelle, ou devenir un outil pour rendre compte plus clairement de l’expérience des personnes qui ont été victimes mais ne parviennent pas à la définir clairement. À l’inverse, des définitions peu claires peuvent favoriser la revictimisation ou la réduction au silence (Dupret et Unda, 2013 ; Mantilla, 2015).

C’est pourquoi cette recherche a établi certains éléments nécessaires à une définition complète qui permette non seulement de comprendre le phénomène dans le cadre de la recherche universitaire, mais aussi de contribuer à sa compréhension globale. Ces éléments sont la prise en compte des stratégies et des actions comme processus, et non uniquement de l’acte, l’asymétrie de pouvoir symbolique, l’exploitation de la vulnérabilité et de la confiance, la manipulation du consentement, les actes sexuellement abusifs et les stratégies de préparation qui précèdent l’abus physique (Barudy, 1998 ; Finkelhor et al., 2015 ; OMS, 1999 ; Pereda et al., 2009 ; Perrone et Nannini, 1997 ; Royal Commission, 2014).

Nous pensons cependant que cette définition peut être améliorée. Par exemple, nous estimons nécessaire d’y ajouter les stratégies postérieures aux actes sexuellement abusifs, qui tendent à réduire au silence la victime et son entourage. De même, il faut souligner qu’il existe des personnes sans capacité de compréhension complète (en particulier sexuelle), comme les nourrissons, les enfants, les personnes présentant différents types de déficiences intellectuelles, entre autres. C’est pourquoi nous estimons également qu’une définition complète doit prendre en compte et distinguer le défaut de compréhension lié à la capacité intellectuelle et le défaut de compréhension de la sexualité.

Une définition complète de l’abus sexuel sur enfant prend en compte

  • Les stratégies et les actions comme processus, et non uniquement l’acte
  • L’asymétrie de pouvoir symbolique
  • L’exploitation de la vulnérabilité et de la confiance
  • La manipulation du consentement
  • Les actes sexuellement abusifs
  • Les stratégies de préparation qui précèdent l’abus physique
  • Ce que les auteurs proposent d’ajouter : les stratégies postérieures qui tendent à réduire au silence la victime et son entourage
  • Ce que les auteurs proposent d’ajouter : distinguer le défaut de compréhension lié à la capacité intellectuelle et le défaut de compréhension de la sexualité
Les éléments de la définition qu’établit la recherche, et les améliorations que proposent les auteurs.

Malgré l’apport et la nouveauté de cette recherche, elle présente certains éléments et limites qu’il faut prendre en compte. Premièrement, sur le plan méthodologique, la prévalence de l’abus a été élevée par rapport à d’autres recherches sur le sujet. À cet égard, nous avons aussi pris en compte dans cette étude l’abus sexuel sans contact physique génital. Bien que cela ait contribué à la prévalence plus élevée, il s’agissait d’une décision méthodologique et opérationnelle : une définition large de l’abus a permis d’analyser les résultats de manière segmentée et différenciée par niveaux.

Deuxièmement, l’une des limites les plus nettes est le manque d’approfondissement des questions portant sur le soutien perçu par les victimes. À cet égard, il serait intéressant que de futures recherches examinent, par exemple, comment les victimes comprennent le soutien reçu, quels mécanismes d’adaptation elles jugent les plus efficaces et quel est l’impact perçu du soutien des autres sur leur expérience de l’abus sexuel.

Quant aux trajectoires de vie des adultes victimes d’abus sexuels dans l’enfance, il faut préciser qu’elles ont constitué un défi et une limite importante, principalement parce qu’elles ne figuraient pas dans l’objectif de la présente recherche. Étant donné que, souvent, on ne sait pas ce qui s’est passé au cours de ces trajectoires, ce point constitue une limite de l’étude, car il s’agit d’un aspect rétrospectif et non présent. En ce sens, une meilleure connaissance des variables médiatrices liées à l’expérience de l’abus sexuel dans l’enfance permettra de mieux comprendre ce phénomène.

Cette recherche a dû relever divers défis, théoriques comme méthodologiques, et ses résultats constituent aussi de nouveaux défis pour de futures recherches. Nous pensons que la manière de définir l’abus sur le plan conceptuel et opérationnel peut aider à éclairer les prochaines recherches et à rendre compte du phénomène des abus sexuels sur enfants dans une perspective plus compréhensive, qui englobe pleinement le processus de victimisation.

Références

Auteurs et affiliations. José Andrés Murillo (1, 2), Andrés Mendiburo-Seguel (3), María Pía Santelices (2, 4), Paulina Araya (4), Silvia Narváez (4), Catalina Piraino (4), Josefina Martínez (1, 2) et James Hamilton (1, 2, 5). (1) Fundación para la Confianza, Santiago, Chili. (2) Centre de recherche sur l’abus et l’adversité précoce (CUIDA), Faculté de philosophie, Université pontificale catholique du Chili. (3) Faculté d’éducation et de sciences sociales, Universidad Andrés Bello. (4) École de psychologie, Université pontificale catholique du Chili. (5) Département de santé publique, Université pontificale catholique du Chili.

À propos des autrices et auteurs. José Andrés Murillo : licencié en philosophie, master en sociologie du pouvoir et docteur en sciences juridiques et politiques, spécialité philosophie politique (Université Paris VII Denis-Diderot, France), MBA (Universidad Adolfo Ibáñez, Chili) ; directeur exécutif de la Fundación para la Confianza et membre du conseil d’administration du Centre CUIDA. Andrés Mendiburo-Seguel : psychologue, master en recherche et docteur en psychologie sociale (Université du Pays basque / Euskal Herriko Unibertsitatea, Espagne) ; professeur associé à l’Universidad Andrés Bello ; axes de recherche : bien-être, humour et méthodes expérimentales en sciences sociales. María Pía Santelices : psychologue, master et doctorat en psychologie et psychopathologie cliniques (Université Lumière Lyon 2, France) ; enseignante-chercheuse à l’École de psychologie (PUC, Chili) et directrice académique du Centre CUIDA ; axes de recherche : attachement, parentalité, trauma précoce et santé mentale. Paulina Araya : psychologue, master en psychologie clinique en cours (PUC, Chili) ; axes de recherche : enfance, adolescence, parentalité, abus sexuels et santé mentale. Silvia Narváez : psychologue, master en psychologie clinique (PUC, Chili) ; psychologue à la Fundación para la Confianza ; axes de recherche : santé mentale, trauma précoce, abus sexuels et parentalité. Catalina Piraino : psychologue, master en psychologie clinique en cours (PUC, Chili) ; psychologue à la Fundación para la Confianza ; axes de recherche : trauma précoce, santé mentale, abus sexuels, parentalité, enfance et adolescence. Josefina Martínez : psychologue, master en psychologie, spécialité psychologie clinique de l’enfant et de l’adolescent (Université du Chili) ; directrice du Centre CUIDA. James Hamilton : médecin, chercheur au Département de santé publique de l’Université pontificale catholique du Chili.

À propos de cette édition. Version web de l’article publié dans Psicoperspectivas. Individuo y Sociedad, vol. 20, n° 1 (2021), reçu le 1er juillet 2020 et accepté le 7 janvier 2021. Financement : Centre de recherche sur l’abus et l’adversité précoce (CUIDA), Faculté de philosophie, Université pontificale catholique du Chili. Publié en libre accès sous licence Creative Commons Attribution 4.0 International (CC BY 4.0). Les coquilles ont été corrigées, les figures redessinées avec les mêmes valeurs et des infographies résumant les résultats ont été ajoutées. Pour citer l’article : Murillo, J. A., Mendiburo-Seguel, A., Santelices, M. P., Araya, P., Narváez, S., Piraino, C., Martínez, J. y Hamilton, J. (2021). Abuso sexual temprano y su impacto en el bienestar actual del adulto. Psicoperspectivas, 20(1). Publication originale · Télécharger le PDF original (en espagnol)

Traduction de la Fundación Para la Confianza. En cas de différence, la version espagnole prévaut. Version espagnole.