Aller au contenu
Para la Confianza · por un mundo sin abuso
FR

Español

English

Français

Português

Menu

Livre · José Andrés Murillo · Uqbar Editores · 2012

Confiance lucide

Un essai sur la confiance et sa crise. Face à la méfiance et à la confiance aveugle, il propose la confiance lucide : un espace de lumière, de limites et de soin où la reconnaissance mutuelle est possible.

Commencer la lecture Télécharger le PDF original

« Il faut une lumière pour voir la lumière »

Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini

Pour toi, Antonia, et pour notre fille Juana

La confiance, une notion aussi insaisissable que nécessaire

La confiance fait partie de ces rares notions aussi difficiles à définir que nécessaires pour comprendre l’humain, comme la liberté, la justice ou le bonheur, mais avec un degré de complexité curieusement supérieur. C’est que la confiance est une énergie invisible, diffuse mais certaine, qui intègre et soutient la structure fondamentale des relations personnelles, depuis l’intimité de la relation à soi-même jusqu’aux structures sociales les plus complexes. Il ne s’agit pas d’une caractéristique parmi d’autres des relations humaines, mais de leur fondement même, c’est-à-dire de ce qui rend possible qu’il y ait une société, et plus encore : qu’il y ait une identité personnelle. La confiance est la condition de la coexistence.

Les sociologues, les économistes, les politologues et les hommes politiques de profession ou de vocation, les agents de change et les spécialistes du marketing, des ressources humaines et de la gestion savent que leur travail dépend, de manière radicale, de la confiance. Ils sont conscients que toute gestion, toute action et toute analyse qu’ils veulent mener doit supposer la confiance comme élément structurel. L’économie mondiale dépend de la confiance des marchés, des consommateurs et des investisseurs ; la stabilité politique d’un pays, la réussite d’une entreprise et d’un projet, l’établissement de toute forme de relation dépendent tous de la confiance, interne comme externe. Ils dépendent de la confiance vers l’intérieur, c’est-à-dire de l’équipe, et de la confiance vers l’extérieur, c’est-à-dire de celle qu’ils projettent vers les autres.

On utilise la confiance comme référence et comme mesure dans toutes les sciences sociales et dans tous les domaines de la connaissance et de l’action humaines, mais sa structure interne, bien que fondamentale, est restée plutôt négligée. L’importance philosophique de la confiance est plus grande que l’attention qu’on lui a accordée dans l’histoire. Dans la pratique, on la tient pour connue, évidente, allant de soi, comme s’il s’agissait d’une notion transparente, alors qu’en réalité elle est très difficile à appréhender en elle-même, dans ses dynamiques internes, ses conditions, ses possibilités, son essence.

Il existe des notions de valeur proches de la confiance sur lesquelles on a bel et bien écrit des centaines d’ouvrages, comme la justice, la vérité ou le pouvoir. Cette différence n’est pas fortuite : en premier lieu, toutes ces notions supposent la confiance, elles reposent sur elle. Pour qu’il y ait justice, vérité ou pouvoir, il doit y avoir confiance. Sans confiance, il n’est même pas possible de parler de ces notions. Quel sens y aurait-il à parler de la vérité, par exemple, si l’on ne se fie pas à sa véracité ? Si l’on n’a pas confiance en la justice, ses mesures seront considérées comme pure violence arbitraire et elle cessera d’être justice. En deuxième lieu, la confiance se manifeste dans ces notions. La confiance d’un peuple se manifeste dans sa capacité de justice, c’est-à-dire d’agir avec efficacité lorsque les normes fondamentales ou ses contrats constitutifs sont rompus. La confiance se manifeste aussi dans une opinion publique informée de manière adéquate et transparente des décisions que prend le pouvoir politique, ainsi que des événements qui se produisent dans le pays. En troisième lieu, toutes ces notions sont travaillées sur le plan strictement rationnel, c’est-à-dire qu’on établit les conditions logiques de leur pertinence, puis on vérifie si ces conditions sont remplies ou non. Les conditions logiques de la vérité rationnelle (la non-contradiction, le principe d’identité, etc.) sont celles qui déterminent s’il y a vérité ou non, et cela de manière très claire. Il en va de même pour la justice et le pouvoir. Avec la confiance, en revanche, il se passe quelque chose de très différent, puisque sa logique transcende le plan strictement rationnel et s’installe dans l’affectif et l’émotionnel, sans nier, évidemment, le rationnel. Établir rationnellement les conditions de la vérité, de la justice ou du pouvoir est une tâche relativement facile, ou claire dans son application. La confiance, elle, se meut dans une logique tout à fait différente, une logique qui inclut l’affectif et qui ne peut être traduite en lois strictement rationnelles. Il ne peut y avoir de syllogisme ni d’algorithme véritable de la confiance, et ceux qui ont été esquissés ne sont que des probabilités, un jeu de risques et d’opportunités qui, en fin de compte, n’ont rien à voir avec la confiance. Voilà la richesse et la difficulté de la notion de confiance qui, sans nier la raison stricte, va au-delà d’elle, la transcende et même l’oriente dans et depuis un plan affectif. La logique de la confiance est une logique qui intègre l’affectif, l’émotionnel et le rationnel. Le problème est qu’en Occident nous ne sommes pas habitués à accepter naturellement cette intégration ; au contraire, nous sommes habitués à la dissociation de la pensée, du sentir, du corps et de l’âme.

L’Occident et la méfiance

Notre éducation occidentale, enracinée dans la modernité classique, a tenté de se débarrasser des émotions et des affects, de les esquiver ou de les réprimer. La vérité objective ne peut admettre l’intrusion des affects, des passions ou des émotions. Ceux-ci sont considérés comme des impuretés subjectives lorsqu’il s’agit de parler de la vérité, laquelle devrait être absolue.

Depuis le XVIIe siècle, la naissance de la Science nouvelle et l’universalisation de la méthode scientifique, on a tenté de mettre entre parenthèses les émotions, les sentiments et même les sens, parce qu’ils étaient erratiques et ambigus dans le processus d’établissement de connaissances certaines et vraies. Pour connaître l’objectif, on croyait nécessaire d’éliminer tout résidu subjectif, ou du moins de s’en méfier. Se confirmait ainsi, désormais à partir des sciences, le vieux soupçon qui pesait sur la corporéité : source de tentations, de péché, de passions désordonnées et, dorénavant, d’erreur. Ce soupçon et ce mépris du subjectif ont ouvert la voie à une dissociation presque définitive de l’homme par rapport à lui-même : s’il veut connaître la vérité, qu’elle soit spirituelle ou scientifique, il devra se purifier de sa subjectivité et de sa corporéité, de ses sens et de ses émotions. L’éducation moderne, sur laquelle repose encore la nôtre (du moins en partie), se centrera sur cette « purification » objectiviste et dissociative. Cette éducation finit par être d’une énorme cruauté, tant personnelle qu’interpersonnelle, d’un côté, et émotionnellement aveuglante, de l’autre, en plus d’être de surcroît scientifiquement incorrecte.

La force avec laquelle l’Occident s’est construit, et qui l’a mené jusqu’au bord de la destruction, a été tirée de la méfiance, de la peur et de l’obsession de la sécurité. Beaucoup de textes fondateurs de la modernité occidentale sont des textes de méfiance explicite envers soi-même, envers l’autre et envers le monde (par exemple « Léviathan » de Hobbes, 1651 ; « Méditations métaphysiques » de Descartes, 1637). Le doute et le soupçon généralisés en ont été le climat ; la méfiance et la peur, l’énergie qui a mis en marche la mécanique personnelle et sociale de l’Occident. Le résultat de ce climat et de cette énergie s’avère être une grande violence de l’homme envers lui-même, envers le monde et envers l’autre. Nous pouvons penser que cette violence s’est vérifiée pendant les guerres et les révolutions du XXe siècle, dans les statistiques élevées de dépression et dans le changement climatique produit par le traitement irresponsable que les hommes infligent au monde, et nous vivons jusqu’à aujourd’hui les conséquences d’une culture construite dans la peur et la méfiance.

Le pouvoir et la peur

Cette manière de se rapporter à soi-même, au voisin et au monde se traduit aussi par une vision très spécifique du pouvoir. Le pouvoir, selon le modèle du « Léviathan » de Hobbes, devait être capable d’inspirer une peur bien plus grande encore que la peur naturelle dans laquelle vivaient les hommes, puisque seule la peur contrôle les hommes. Pour cela, le Léviathan, c’est-à-dire l’État, devait disposer d’une énorme capacité de violence, même s’il ne l’exerçait pas nécessairement. Le pouvoir de l’État est garanti, selon cette logique, par la peur constante des hommes. Si les hommes perdent la peur, le pouvoir perdrait une grande partie de son efficacité et il faudrait partir à la recherche d’une nouvelle source de légitimation. C’est pourquoi un type de pouvoir classique ne peut permettre que nous perdions la peur et le désir anxieux de sécurité. Plongés dans la peur, nous, êtres humains, sommes terriblement manipulables et acceptons sans le remettre en question n’importe quel abus de pouvoir pourvu que nous nous sentions un peu plus en sécurité.

Selon cette logique, non seulement le pouvoir central, mais aussi les pouvoirs et autorités plus directs, comme les parents, les éducateurs, les policiers, dépendront de la peur de ceux dont ils ont la charge pour exercer leur petite part de pouvoir. La propagande la plus efficace pour maintenir le pouvoir à l’abri de toute remise en question est l’insistance sur le besoin de sécurité au moyen de la peur. La peur et l’anxiété infinie et illusoire d’une sécurité absolue endorment le sens de la liberté et même de sa propre dignité. Elles réduisent la liberté à la possibilité de choisir entre deux ou trois options de consommation ou de sécurité même.

Il faut préciser que la peur est une force instinctive qui, dans sa juste mesure, saine et intégrée, vise à déployer de meilleures possibilités de survie. Cependant, lorsqu’elle est amplifiée et utilisée comme outil politique, elle aveugle et asservit.

La peur aveuglante est efficace à court terme et destructrice à moyen et long terme. Attiser la peur, la méfiance et l’insécurité produit l’effet immédiat de souder les personnes autour d’un pouvoir violemment protecteur.

Alors on anime, on amplifie et on exagère la méfiance envers certains objets de crainte, comme l’immigré, celui qui pense autrement, le pauvre, l’étranger, le marcheur sans domicile fixe et même le voisin. Nous, les hommes, nous enivrons vite de peur et cherchons désespérément des politiques menaçantes, cruellement punitives, pour assouvir notre faim de sécurité, une faim qui se nourrit de sa propre faim. De la propagande nazie à la guerre contre le terrorisme de G. W. Bush, tout peut se comprendre à partir de cette logique.

On pourrait expliquer toute la terreur du XXe siècle, avec ses plus de cent millions de morts violentes, comme un siècle où la peur a imposé sa manière de se rapporter aux autres. La recherche de sécurité personnelle, nationale, raciale, historique a besoin de la violence pour s’établir dans tout son délire. L’unité que crée la peur face à un ennemi commun donne un sentiment de sécurité plus rassurant que la magique coexistence quotidienne avec l’incertain et avec l’étranger. Mais cette unité a besoin d’une violence qui se nourrisse d’elle-même jusqu’à détruire toute possibilité d’établir des relations libres et constructives, c’est-à-dire non asservies à la peur.

Le pouvoir a existé pendant longtemps pour conserver une paix sociale apparente au moyen de la peur de ce même pouvoir. Celui-ci serait utilisé contre tous ceux qui porteraient atteinte à la coexistence pacifique et solitaire des hommes, en assurant la paix sociale. Les hommes, à leur tour, craignent davantage le conflit et la perturbation de leur tranquillité que le pouvoir et ses excès contrôlés. Le sentiment de sécurité que donnait un pouvoir capable d’une grande violence protectrice faisait fermer les yeux sur les excès de ce même pouvoir. Il était même préférable de ne pas savoir, de cacher, de couvrir les excès et les abus du pouvoir pourvu que reste intact le sentiment de sécurité spirituelle, personnelle, familiale, patrimoniale. Dans ce contexte, pour conserver le sentiment de sécurité, il fallait faire aveuglément confiance à ceux qui détenaient le pouvoir.

Mais quelque chose a changé brusquement dans l’humanité. Peut-être sous l’effet des réseaux sociaux et de leur lumière omniprésente, ou d’un tournant spirituel, d’une lassitude historique ou de la conscience du danger dans lequel se trouve l’humanité en fragilisant la planète et ses ressources.

Du pouvoir de la violence au pouvoir de la confiance

Nous nous trouvons dans un changement d’époque marqué par un réveil face à la peur et aux abus de pouvoir. De manière transversale, il semblerait que l’humanité commence à développer une sorte de malaise, de rejet, je dirais presque une allergie face aux abus de pouvoir. Les excès du pouvoir, qui étaient auparavant considérés comme un moindre mal, presque un coût nécessaire dans la recherche de sécurité, commencent aujourd’hui à devenir inacceptables. L’aveuglement et la violence que produit la pure recherche de sécurité deviennent évidents. C’est cet aveuglement qui a rendu possible que de véritables délirants narcissiques gouvernent des vies et des peuples au cours du XXe siècle, les conduisant à leur propre destruction, et non seulement cela : ils étaient en outre acceptés comme nécessaires et même, dans certains cas, désirables. Des dirigeants politiques, des caudillos, des gourous sectaires, des dictateurs totalitaires et violents ont été acclamés et justifiés pendant une grande partie du XXe siècle dans le monde entier, soutenus et nourris par la peur et la méfiance que les peuples ont forgées pendant longtemps.

La vision que l’on avait du pouvoir s’est peu à peu transformée et il est possible que nous nous trouvions face à l’un des changements de paradigme les plus importants de l’histoire. Il y a peu encore, la méfiance et la peur que produisent l’inconnu, l’étranger, la mort, la damnation, la folie, la maladie, la pauvreté ou l’exclusion légitimaient un pouvoir aussi violent qu’illusoire dans la logique de la sécurité. Aujourd’hui, au contraire, c’est la confiance qui s’impose peu à peu comme une ressource impérieuse de coexistence pacifique et comme garante de la stabilité politique. Le paradigme du pouvoir violent qui donnait le sentiment de sécurité a déjà suffisamment montré qu’il se prête à l’abus, et la sécurité absolue qu’il promet est clairement une illusion. Ainsi naît le besoin de la confiance comme un climat, lui aussi, de sécurité, mais d’une sécurité différente de celle qu’offre le pouvoir violent et menaçant. La fragilité de la confiance est sa propre garantie et sa propre sécurité : si quelqu’un l’impose, l’exige ou la manipule, alors il la détruit.

Pouvoir de la violence

Il se légitime par la peur de l’inconnu et par la recherche de sécurité. Il se prête à l’abus, et la sécurité absolue qu’il promet est une illusion.

Pouvoir de la confiance

Ressource de coexistence pacifique et garante de la stabilité politique. Sa fragilité est sa garantie : si quelqu’un l’impose, l’exige ou la manipule, il la détruit.

Un changement de paradigme : du pouvoir qui repose sur la peur au pouvoir qui repose sur la confiance.

La confiance et la politique

L’actuel mécontentement citoyen, à l’échelle mondiale, est le symptôme d’une rupture profonde dans la structure de la société. Cette structure est la confiance. Inutile de rappeler que nous traversons la pire crise de confiance depuis longtemps, probablement la plus profonde depuis que la confiance fait l’objet de mesures. Ce qui est préoccupant, c’est que nous savons bien qu’une crise de confiance déclenche facilement une crise politique, économique et sociale. Bien plus, toute crise économique et politique commence par une crise de confiance.

Il y a dans notre société un mantra contemporain qui dit « reconstruisons la confiance » et qui se répète surtout au niveau politique, institutionnel et économique. Pourtant, la confiance ne se reconstruit pas par décret. Au contraire, toute obligation de faire confiance détruit la confiance. La confiance n’est même pas une réalité que l’on puisse traiter directement, comme la lumière, que l’on ne peut ni attraper ni enfermer, car le faire revient à la supprimer, à l’obscurcir. Mais c’est justement là que se trouve la mystérieuse garantie de la confiance : elle est extrêmement fragile et insaisissable ; on ne peut ni la forcer ni la manipuler, car ce sont des manières de la détruire. En même temps, tout projet politique, social, personnel, économique, relationnel, et même existentiel, dépend entièrement d’elle. Fondamentale et rare, critique et urgente, la confiance doit marquer l’agenda national et mondial. De même que, jusqu’à récemment, ce furent le pouvoir et la sécurité, désormais ce sera la confiance.

La plupart des discours politiques et sociaux supposaient, jusqu’à très récemment, l’argile originelle de la confiance comme un matériau de base et incontestable. Aujourd’hui, seuls des délirants pourraient tenir pour garantie la confiance de leurs interlocuteurs. Les citoyens « émancipés », informés, lucides, moins craintifs, allergiques aux abus, veulent revenir aux fondations du contrat social fondamental et remettre en question le paradigme de la confiance. C’est pourquoi il est nécessaire de problématiser la confiance, de démêler ses processus et ses dynamiques cachées, son mystère et son miracle. C’est dans ce même sens qu’il devient si urgent d’affronter cette sorte de nouvelle maladie sociale qu’est la crise de la méfiance, en tant que principe de violence et de détérioration sociale à tous ses niveaux.

La crise de la confiance

Toutes les études qui tentent de rendre compte des différentes réalités sociales, à l’échelle mondiale, se heurtent à une crise généralisée de la confiance : confiance personnelle, interpersonnelle et institutionnelle. J’insiste : la crise économique et politique que traverse le monde est essentiellement une crise de la confiance, et cela ne fait pas débat. La confiance est tombée à ses niveaux les plus bas depuis qu’on la mesure, mais pourquoi ? L’explication la plus maladroite et la plus myope consisterait à rendre les personnes responsables d’avoir moins de capacité ou de disposition à la confiance. Mais ce n’est pas un problème de capacité ni de disposition ; on pourrait plutôt dire que le paradigme même de la confiance est en train de changer, qu’il ne s’agit pas d’un nouveau seuil de confiance mais d’un nouveau paradigme.

La peur et l’insécurité, sur le plan social et existentiel, ont longtemps servi à pousser à faire aveuglément confiance aux pouvoirs et aux autorités, mais cela est en train de changer. La confiance aveugle, pour une raison ou une autre, n’a plus sa place dans la société contemporaine, ou de moins en moins. Une analyse de la confiance à tous ses niveaux est urgente et critique, et pas seulement depuis la plainte des institutions traditionnelles qui ont perdu la confiance des personnes, de leurs membres, de leurs fidèles et de leurs équipes. Pour cela, il faut pénétrer dans le mystère de la confiance, dans sa logique insaisissable mais certaine et radicale, dans sa fragilité et sa nécessité, tant existentielle que sociale.

Il est évident que nous nous trouvons à un tournant historique, et ma proposition consiste à le comprendre à partir de la confiance, de sa crise et de sa nouvelle perspective. Peut-être sont-ce les réseaux sociaux, la mondialisation et la transparence de l’information par internet, ou un autre motif, mais quelque chose a fait que la structure de la société est en train de changer.

De même que l’écriture a ouvert la voie à l’établissement des grandes civilisations, l’imprimerie a fourni les outils d’une grande critique et d’une grande remise en question, en créant une nouvelle manière de regarder l’univers : la modernité. Aujourd’hui, quelque chose se passe avec l’existence d’internet. Sa transparence et son universalité sont en train de produire une crise, mais une crise qui atteint le cœur même de la civilisation et de sa cohésion interne : une crise de la confiance.

Mais il ne faut pas avoir peur des crises. Le mot lui-même veut dire discernement et décision. Crise vient du mot grec krinô, qui signifie juger, séparer, et l’on sépare et juge justement pour discerner, s’orienter, évaluer, changer et transformer. Une crise de confiance est un tournant inévitable ; c’est pourquoi il faut regarder à nouveau la confiance, prendre au sérieux sa crise, juger et discerner.

C’est cette crise qui m’a conduit à penser un nouveau paradigme de la confiance. Si nous pensons que la crise actuelle de la confiance coïncide avec l’extrême transparence qu’exigent les médias actuels, avec internet et la connexion de plus en plus immédiate des personnes au moyen des réseaux sociaux, c’est peut-être parce qu’il y a quelque chose que cette transparence a mis à nu. La transparence a laissé entrer la lumière jusque dans ces lieux obscurs où se produisent des faits que certains veulent garder cachés et dans le silence : les abus.

L’abus au travail, l’abus économique, sexuel, financier, social, et toute forme d’abus tirent leur force du secret, de la réduction au silence de l’abus. La pierre angulaire de l’abus, sous toutes ses formes, est le secret, le silence, l’ambiguïté, l’obscurité. C’est pourquoi le pire ennemi de l’abus est la lumière, la transparence, la clarté, la lucidité.

La pierre angulaire de l’abus, sous toutes ses formes, est le secret, le silence, l’ambiguïté, l’obscurité.

Si l’abus détruit la capacité de faire confiance, la transparence et la lumière créent les conditions pour faire de nouveau confiance. Tel est le tournant qui transforme la crise de la confiance en une occasion. Il faut mener la crise jusqu’à son extrême pour transformer la confiance en une confiance transparente, lumineuse, lucide.

Face à une crise de confiance comme celle d’aujourd’hui, nous pouvons penser que la confiance est une utopie et tomber dans la sombre et délirante tristesse de la méfiance. Mais la confiance a une insistance équivalente à notre besoin de faire de nouveau confiance. Il faudra donc exiger d’elle une nouvelle lumière et une nouvelle transparence. Nous avons tous le sentiment que l’humanité est en train de faire un pas important en matière de confiance et d’(in)tolérance aux abus.

On ne peut vivre humainement dans la méfiance, mais pas non plus dans les vieux paradigmes d’une confiance aveugle. C’est pourquoi je propose celui de la confiance dans une perspective de lucidité, en marquant une différence importante tant avec la méfiance qu’avec la confiance aveugle.

Quelqu’un pourrait penser qu’une confiance assortie d’un qualificatif est en réalité une méfiance déguisée. On dit souvent que l’on fait confiance ou que l’on ne fait pas confiance, qu’il n’y a ni demi-mesure ni conditions. La confiance, dit-on aussi, ne se brise qu’une fois. C’est cette logique binaire de la confiance et de la méfiance que nous voulons remettre en question, en proposant la notion de confiance dans le champ de la reconnaissance mutuelle, de la responsabilité et du soin. Il s’agit d’une confiance active et engagée envers elle-même et envers les conditions qui la rendent possible. C’est pourquoi je l’appelle confiance lucide. (Il est vrai que, conceptuellement, nous pourrions l’appeler simplement confiance, confiance en son sens le plus fort, puisque je suis convaincu que la vraie confiance est toujours lucide. Mais comme on confond souvent la confiance avec la confiance aveugle, il sera nécessaire de faire la distinction.)

La confiance lucide : une proposition éthique

Le besoin d’une confiance dont le paradigme soit différent de celui de la confiance aveugle naît exactement de sa crise. Les propagandes alarmistes qui brandissent le drapeau définitif de la méfiance ont un effet rassurant à court terme, mais à moyen et long terme elles sont terriblement destructrices, angoissantes, cancérigènes. Aucun projet, aucune entreprise, aucun pays, aucune famille ni aucune relation d’amour ou d’amitié ne peuvent survivre dans la méfiance. Même l’identité d’une personne se désintègre dans la folie si elle n’est pas capable de reconstruire sa confiance en elle-même.

Cela dit, on ne peut pas non plus vivre dans l’aveuglement, tant pratique qu’émotionnel, de la confiance aveugle. Les relations et les projets échouent aussi dans la confiance aveugle, car les personnes aveuglées ne peuvent véritablement compter sur les autres, puisqu’elles ne sont pas capables de les voir, et nul ne se voit lui-même sinon à travers l’autre, qui fait office de miroir. Une personne qui se fait aveuglément confiance ne peut pas non plus se voir, se connaître, sentir ses limites et ses possibilités.

La confiance lucide est la confiance qui s’engage envers elle-même, parce qu’elle sait qu’elle ne peut se constituer ni comme un lieu de certitudes absolues ni comme une valeur que l’on gagne une fois pour toutes. C’est plutôt un défi constant qui requiert le courage nécessaire pour toujours construire et reconstruire les conditions de la confiance elle-même. Car la confiance n’est pas une conclusion rationnelle, mais un lien affectif dynamique qui sait et qui sent, qui se sait et se sent depuis elle-même.

La confiance lucide n’est pas une manière naturelle de se rapporter aux autres ni à soi-même : il s’agit d’un modèle éthique que je propose de créer et de forger constamment si l’on veut établir des relations humaines et institutionnelles intégratrices, marquées par le soin et le respect actifs, et engagées en eux.

La proposition éthique de la confiance lucide ne repose sur aucune idéologie. Ni politique, ni religieuse, ni scientifique. C’est une éthique qui surgit du seul fait d’être en train d’être au monde, dans un monde partagé, c’est-à-dire dans un espace auprès des autres et à partir d’eux.

La confiance lucide échappe à l’alternative occidentale entre l’individualisme atomique du capitalisme compétitif et la mystique fusionnelle communautariste du socialisme classique. Ces deux possibilités détruisent l’espace nécessaire qui sépare et unit les hommes. L’individualisme atomique détruit l’espace dans l’éloignement infini de la méfiance, et le communautarisme le détruit depuis l’illusion de la fusion aveuglante.

Méfiance et confiance aveugle détruisent l’espace nécessaire qui constitue et soutient la confiance lucide. La confiance lucide repose sur une éthique de l’espace de lumière qui unit et sépare à la fois, en créant la juste distance qui permet de voir sans fusionner, et ainsi de se respecter mutuellement, de se reconnaître sans se perdre de vue, que ce soit dans l’éloignement ou dans la proximité.

Confiance aveugle

Elle détruit l’espace depuis l’illusion de la fusion. Elle ne voit pas l’autre et ne peut se voir elle-même.

Confiance lucide

Un espace de lumière qui unit et sépare à la fois : la juste distance pour voir sans fusionner, se respecter et se reconnaître.

Méfiance

Elle détruit l’espace dans l’éloignement infini. Aucun projet ni aucune relation n’y survit.

Méfiance et confiance aveugle détruisent l’espace qui soutient la confiance lucide.

La confiance lucide est éthique au sens le plus propre du mot éthique. Éthique vient du mot grec éthos, qui a d’abord signifié espace, habitat. Et tout espace existe grâce aux limites qu’il établit, reconnaît et respecte. En ce sens, la confiance est éthique, mais pas idéologique, ni politique, ni religieuse : c’est une éthique qui surgit du fait même de se trouver dans le monde auprès des autres. Se trouver ainsi, c’est sentir et se sentir, penser et se situer de manière concrète, spatiale. C’est pourquoi l’éthique rend conscientes les limites entre lesquelles on sent, les explicite, les parcourt, se trouve elle-même en elles, les respecte pour pouvoir se reconnaître en un autre et reconnaître les autres, et à partir de là projeter concrètement sa propre vie.

Confiance aveugle : pur aveuglement

Quand on parle de confiance, on parle généralement de confiance aveugle, et c’est là une erreur importante. La confiance aveugle est plus proche de la méfiance et de la peur que de la confiance proprement dite, ou du moins que de la confiance lucide. La confiance aveugle est une forme de méfiance, car elle n’ose pas voir ni demander que les limites et les conditions soient rendues présentes ; elle n’ose pas exiger respect et soin dans la relation. La peur et la méfiance envers l’autre, envers soi-même et envers le monde poussent à établir des relations de confiance aveugle, sous l’illusion de la sécurité totale, des certitudes absolues et de l’invulnérabilité. Mais en réalité ces illusions sont le revers de la médaille de la peur et de la méfiance. La confiance aveugle est pur aveuglement : impossibilité de voir, d’écouter, de sentir et de respecter des limites, des rôles, des espaces d’intimité, des espaces exclusifs. Et quand il n’y a pas de limites claires, alors les rôles peuvent facilement être confondus, échangés, estompés, c’est-à-dire qu’ils peuvent se per-vertir.

La confiance aveugle et la méfiance ne s’opposent pas : elles se complètent dans leur violence. Elles sont violentes parce qu’elles ne considèrent pas l’autre comme véritablement autre, ni le soi comme un être digne, libre et capable de voir l’autre, en respectant et en faisant respecter les limites nécessaires pour voir et pour se laisser voir. La confiance aveugle est une manière très claire et courante de s’agresser soi-même, ce qui est aussi inacceptable que l’agression envers les autres.

La confiance ne peut jamais être aveugle, puisqu’il n’y a de confiance que dans le contexte d’une relation avec un autre, c’est-à-dire avec quelqu’un qui est reconnu comme digne de confiance. Même dans le cas de la confiance institutionnelle ou de la confiance en politique : bien que l’on ne connaisse pas personnellement ceux qui offrent la confiance (ou la demandent), il existe un espace de reconnaissance où cette confiance se joue, comme les médias, internet ou les réseaux sociaux (nouvelles manifestations de l’agora grecque).

Quand quelqu’un demande ou exige une confiance aveugle, ce qu’il propose en réalité, c’est l’aveuglement et un espace propice à une forme d’abus. Même si cet abus n’en vient jamais à être commis concrètement, le seul fait de demander ou d’exiger une confiance aveugle est déjà une forme d’abus, puisqu’il limite l’autonomie et la liberté de voir, et inhibe les possibilités de prendre soin de soi.

La confiance aveugle est une confiance passive. C’est la simple attente que l’autre ne fasse pas de mal, ou du moins pas volontairement, et ce n’est pas à proprement parler une relation, mais une attente presque anonyme, un jeu de probabilités, une statistique. C’est pourquoi j’affirme que si elle est aveugle, ce n’est pas véritablement de la confiance. La confiance est active parce qu’elle est une relation. Elle ne repose pas sur une relation : elle est elle-même une relation, c’est-à-dire un contexte ou un espace de lumière qui permet la rencontre et la reconnaissance mutuelles.

La confiance lucide est un espace

La confiance lucide n’est pas une caractéristique de certaines relations ni leur résultat, mais un espace qui rend possible une relation de confiance. Cet espace, pour être lucide, est un espace de lumière (lucidité vient de lux : lumière). L’établissement de relations de confiance lucide commence donc par la création et la défense d’espaces de lumière entre les personnes. Or l’image d’un espace de lumière, c’est la possibilité de voir et de se laisser voir, de reconnaître et d’être reconnu.

La confiance lucide est aussi un espace propice à l’écoute active. Il y a une sorte de silence de la lumière dans l’espace de lucidité qui permet d’écouter l’autre et d’être écouté. De même que le silence est condition et possibilité pour que la voix de quelqu’un soit entendue, la lumière est condition et possibilité pour que les formes apparaissent et soient reconnues.

L’espace de lucidité dont les relations ont besoin pour être des relations de confiance est un espace qui interroge, qui questionne, qui invite à répondre, à rendre compte de soi-même devant l’autre, à se constituer en responsable. La lumière et le silence de l’espace de la confiance lucide poussent à répondre de l’autre et de soi-même, à être responsable.

Or tout espace est créé par ses limites. Sans limites, il n’y a pas d’espace, mais chaos et indétermination, ambiguïté et confusion. Les limites marquent l’espace nécessaire entre les personnes pour pouvoir se reconnaître et se respecter, prendre soin les unes des autres et s’engager. Ces limites se légitiment en sentant l’espace naturel que nous sommes : une corporéité vivante qui se trouve et s’oriente dans le sentir et le penser. Dans le corps, nous sentons le monde et nous nous sentons nous-mêmes et, surtout, c’est à travers lui que nous cherchons et trouvons un sens à la vie. Mais je ne parle pas d’une sensualité pulsionnelle facile et volatile qui produit finalement dissociation et angoisse, mais du sens, de la consonance de mon horizon avec l’horizon de l’autre depuis cette force lucide que constitue le corps vécu consciemment.

Les limites de l’espace de lucidité surgissent dans la rencontre avec l’autre, même les limites destinées à être transgressées. Sans un autre qui me montre des limites, je me désintègre moi-même, je me perds, que ce soit dans le chaos de l’aveuglement ou dans le chaos de la méfiance. L’autre marque des limites et c’est à partir de sa présence que je reconnais mes propres limites. J’insiste : même si elles sont transgressées, elles doivent avoir été établies dans la présence de la rencontre. C’est pourquoi les limites ne sont pas une conclusion rationnelle : elles se révèlent dans les affects, surtout pendant la petite enfance. Même si on les rationalise à l’âge adulte, elles auront toujours un caractère affectif impossible à réduire à un espace géométrique, logique, rationnel. Même un bébé de quelques mois prend sa distance pour voir et sentir ce qui se passe autour de lui et pouvoir ainsi s’orienter à partir de la personne la plus significative pour lui sur le plan affectif. Cette relation, relation par excellence, relation paradigmatique de toute autre relation, source de ce que certains appellent l’attachement, est une relation de reconnaissance, non de fusion aveugle ni de connaissance cognitive. C’est une relation de reconnaissance affective.

Or, pour qu’il y ait reconnaissance, l’espace est fondamental, c’est-à-dire le silence, la lumière, la distance et les limites qui permettent d’écouter, de voir, de respecter l’autre et d’en prendre soin. Il faut préciser que les limites ne sont pas les limites violentes qui empêchent la proximité de l’amour, de l’attachement, de l’intimité, mais tout le contraire : seules la distance et des limites claires rendent possible qu’une relation avec un autre s’établisse et que, dans cette relation, je me configure peu à peu comme un moi libre et disposé à me relier aux autres, à connaître, écouter, respecter, aimer d’autres que moi. La solitude absolue comme l’illusion de la fusion avec l’autre suppriment cette possibilité.

Confiance et reconnaissance

La reconnaissance mutuelle est à l’origine d’une communauté humaine démocratique, mais elle est surtout à la base de l’intégration de la personnalité propre, car celle-ci naît de l’acceptation et de la valorisation que l’autre fait de moi-même, autre comme moi. Je ne suis pas capable de me sentir moi-même, dans ma propre peau, mon individualité et ma différence, dans l’éternelle et totale solitude : j’ai besoin qu’un autre me voie, me nomme, me reconnaisse pour me constituer ainsi comme moi, et me sentir digne de moi-même. Telle est la base de la théorie de la reconnaissance que j’étends à la confiance lucide, car il ne peut y avoir de reconnaissance que dans le contexte de la confiance. Bien plus, la confiance n’est pas une simple condition de la reconnaissance, mais son équivalent.

Pour qu’il y ait reconnaissance, il faut un espace et une distance qui permettent de voir pour reconnaître. Sans espace, il n’y a pas de différence et sans différence, il n’y a pas d’individualité. C’est pour cette raison que l’espace doit être défendu. Non seulement au nom d’un impératif moral de respect ou de soin, mais parce que l’espace est nécessaire pour que la reconnaissance ait lieu, et avec elle une identité personnelle, un moi.

La confiance aveugle supprime la distance, l’espace et les limites qui permettent de voir et de reconnaître, parce que les parties (ou l’une d’elles) se rapprochent trop, se bousculent, s’aveuglent. Sans espace et sans limites claires, aucune reconnaissance n’est possible, puisqu’il n’y a pas de lumière pour voir et reconnaître. Aucune confiance lucide n’est possible non plus. Dans la méfiance, l’espace devient infini et je ne parviens ni à reconnaître l’autre ni à me reconnaître en lui, car il s’échappe dans l’éloignement ou l’invisibilité. La confiance lucide requiert un espace juste, un espace de lumière qui rende possible la reconnaissance mutuelle. Un espace toujours fragile et, pour cette raison même, un espace de soin.

La distance entre deux personnes Trois paires de cercles. Dans la confiance aveugle, les cercles se superposent : il n’y a ni distance ni limites. Dans la confiance lucide, une bande de lumière les sépare : un espace juste. Dans la méfiance, ils sont aux extrémités, reliés par une ligne pointillée : l’espace devient infini. Confiance aveugle Ni distance ni limites Confiance lucide Un espace juste, de lumière Méfiance L’espace devient infini
Sans espace, il n’y a pas de lumière pour voir et reconnaître l’autre ; dans l’éloignement infini, non plus.

La confiance lucide permet à l’autre d’être lui-même et l’y aide, elle s’engage envers son être sans chercher à le modifier, à le remplacer, à le manipuler pour qu’il soit ce que je veux qu’il soit, ni à l’étouffer dans la paranoïa de l’abandon, la violence de l’abus ou de la peur. La confiance lucide défend l’espace pour que l’autre soit réellement autre et qu’il soit reconnu comme tel.

Qu’il y ait de la lumière entre les personnes signifie aussi que la relation et ses dynamiques sont transparentes et peuvent être racontées à d’autres sans susciter indignation, peine ni scandale. Si, dans la confiance, on garde le secret de l’autre et de soi-même, c’est par respect, par soin et par engagement, et non par peur ni par manipulation. C’est pourquoi il est nécessaire que la lucidité de la confiance prenne constamment de la distance par rapport à elle-même à partir de son espace et se soumette à un regard critique, comme s’il s’agissait d’autres personnes. Cette distance, qui n’est rien d’autre que l’espace propre de la lucidité, permet de prendre parti, de discerner la réalité, de se trouver dans le monde et de s’orienter. C’est pourquoi la confiance lucide non seulement laisse de la place à la critique et à l’autocritique constantes, mais en a besoin, les requiert. La distance et la critique constituent la force de son engagement lucide.

La confiance est lucide tant qu’existe et qu’est respecté l’espace qui la rend possible. La rupture de cet espace est la rupture des conditions de la confiance. Cet espace se traduit aussi en rôles et en places spécifiques à partir desquels se situer dans l’espace : père, mère, fils, professeur, élève, cousin, prêtre, homme politique. La lumière, la lucidité, est nécessaire pour voir, reconnaître, respecter et défendre les rôles et les espaces de chacun. La rupture de l’espace, des limites et des rôles s’appelle perversion, justement parce qu’elle per-vertit, retourne les limites. La confiance et la méfiance aveugles, de même que l’abus, sont des manières de rompre l’espace de reconnaissance mutuelle, l’espace de la confiance lucide.

Confiance lucide et corporéité vivante

Il y a une sagesse du corps qu’il est nécessaire de retrouver pour construire des relations fondées sur la confiance lucide. C’est que le corps est une force lucide qui nous oriente dans le monde parmi les personnes et les choses ; il a son espace, ses limites physiques et non physiques tout aussi claires. Le corps possède une sagesse propre parce qu’il sent, non parce qu’il calcule. À travers le corps, nous nous orientons dans le monde parce que nous nous sentons nous-mêmes en lui et parce que nous sentons le monde lui-même à travers notre corps. À travers le corps, nous nous trouvons, nous nous trouvons nous-mêmes dans le monde. C’est pourquoi ces étranges questions quotidiennes ont tant de sens : « Comment te trouves-tu ? » ou « tu te trouves bien dans ton nouveau travail ? » Se trouver est une manière de se sentir dans le monde, et ce sentir a une sagesse qu’il faut écouter. Le problème est que nous sommes plus habitués à ne valider que ce qui est calculable, ce qui peut être étayé par des arguments de coûts et de bénéfices.

Il existe une triste illusion selon laquelle tout, absolument tout, peut entrer dans cette logique économique et être mesuré et analysé à partir du calcul des coûts et des bénéfices, comme si la vie était un projet financier ou immobilier. Heureusement, il n’en est pas ainsi. Sauf pour quelques psychotiques obsessionnels, le centre des décisions transcende cette logique, même si nous ne savons pas toujours comment ni pourquoi. Et comme nous ne le savons pas, la logique du calcul tente de remplacer et d’occulter la logique du sens, parce que le sens « se sent », il n’est ni vérifiable ni démontrable. Les décisions les plus saines et les plus intégratrices sont généralement prises non parce qu’elles conviennent ou produisent plus de bénéfices que de coûts, mais parce qu’elles ont du sens pour la vie.

Le problème est que le sens est quelque chose qui se sent, et celui qui le sent est le moi intégré, corps et âme, et non un moi dissocié, dédoublé, plongé dans une logique purement économique. Notre éducation ignore, méprise ou tient en méfiance cette intégration du penser et du sentir, et cette méfiance nous a fait un tort important. La confiance, l’amitié, l’amour, la joie ne sont pas des décisions relevant de la pure logique du calcul des bénéfices : ils naissent de l’intégration du penser et du sentir, de l’esprit et du corps, et la reflètent. Il est nécessaire, urgent, de retrouver la sagesse orientatrice du corps, d’écouter de nouveau celui qui écoute le monde, celui dans lequel je me trouve et m’oriente, fais confiance, sens, crains et me méfie.

La confiance lucide intègre la sagesse du corps. Comme cette lumière naturelle de la raison dont parlaient les médiévaux (lumen naturalis rationis), mais en s’intégrant à cet autre sens divin qu’est le corps. Le corps éprouve et manifeste la confiance et la peur ; il sait quand un frôlement est amical, filial, amoureux ou sensuel. Le corps reconnaît les regards dans son regard, les silences, les gestes, le respect des limites et leurs transgressions et leur rupture. Le corps est capable d’inviter un autre à entrer dans son espace intime, et aussi de l’en expulser. Mais pour cela, il est nécessaire d’apprendre à sentir, à identifier ce que nous sentons, à le reconnaître et à nous orienter lucidement à partir de ce sentir. Mais j’insiste : nous n’avons pas été éduqués à intégrer la sagesse du corps, mais au contraire à la soupçonner, à la mépriser, à la nier ou à la cultiver de manière instrumentale. Sentir, mettre un nom sur ce que l’on sent, analyser respectueusement ce sentir propre, prendre de la distance et se situer à partir de ce sentir est un travail intégrateur, une manière de rompre avec la dissociation moderne dans laquelle nous avons bel et bien été éduqués, et de retrouver l’outil le plus naturel dont nous disposons pour discerner, nous orienter et décider.

Je veux insister sur la distance qu’il est nécessaire de prendre par rapport à l’autre pour pouvoir reconnaître, mais il faut aussi créer un espace par rapport à soi-même et à son propre sentir, puisqu’il ne s’agit pas de suivre les impulsions corporelles de chaque instant, mais de s’orienter à partir de ce sentir. L’orientation requiert la distance, la remise en question, l’intégration et le positionnement, la reconnaissance des références significatives et l’action. Se sentir soi-même et sentir l’autre, prendre de la distance par rapport à ce sentir même pour discerner, prendre position et agir ainsi dans le monde.

  1. SentirSe sentir soi-même et sentir l’autre
  2. Prendre de la distancePar rapport à son propre sentir, pour discerner
  3. AgirPrendre position et agir dans le monde
S’orienter à partir du sentir, sans suivre les impulsions de chaque instant.

Confiance et fragilité

Nous avons besoin de la confiance parce que nous sommes fragiles, vulnérables, parce que nous sommes exposés à être blessés ou tués du seul fait d’être vivants. Nous pouvons être trompés, escroqués, manipulés, abandonnés, victimes d’abus du seul fait d’entrer en contact avec d’autres êtres humains. Nous avons besoin d’entrer en relation avec d’autres pour devenir des êtres humains, mais ce fait d’entrer en relation constitue la possibilité de la trahison. C’est pour cela que nous créons la confiance.

Nous sommes faits de fragilité, et c’est pourquoi nous aurons toujours besoin de faire confiance. Si nous étions tout-puissants, nous n’aurions besoin de faire confiance à personne : tout serait résolu. La confiance est nécessaire là où il y a des incertitudes, de la fragilité, du risque, de la vulnérabilité, c’est-à-dire là où il y a de la vie. Nous pouvons faire confiance ou ne pas faire confiance, mais nous ne pouvons pas cesser d’être vulnérables. La fragilité est le matériau dont nous avons été forgés comme êtres humains, et il faut affronter cette fragilité d’une manière ou d’une autre. Une manière de l’affronter est de se méfier de tout et de tous : en fermant les possibilités que d’autres blessent cette vulnérabilité, ou en prophétisant ce tort.

Si je me méfie de tout et de tous et que je m’assure que tous me blesseront, alors j’élimine l’incertitude — et la liberté — de la confiance. Quand c’est quelqu’un en qui l’on avait confiance qui fait du mal, le tort est encore plus grand que si c’est quelqu’un dont on se méfiait. La trahison de la confiance et le chaos que provoque cette trahison peuvent même être plus douloureux que le tort causé, comme si la confiance était une réalité en soi.

En effet, la confiance est une réalité en soi, presque palpable. J’ose dire que la confiance a plus de réalité, plus de substance et de poids que bien des choses physiques que nous rencontrons quotidiennement, même si elle est plus difficile à définir. La confiance est comme le climat, le silence et la lumière : on la tient pour évidente et naturelle, et elle est difficile à regarder, à écouter ou à analyser directement. La lumière, on ne la regarde pas directement, de même que le silence, on ne l’écoute pas. Ce sont des conditions pour écouter et pour regarder. C’est pourquoi c’est une bonne image pour parler de la confiance. Elle est difficile à définir et à penser directement ; pourtant, son absence est flagrante et chaotique et, enfin, très violente.

La méfiance et la violence, muettes et aveugles, sont une manière d’affronter la vulnérabilité, mais en la niant. Elles transforment la peur et l’angoisse que provoque la fragilité en la colère que provoquent la méfiance et le désir que l’autre disparaisse, parce qu’ainsi disparaîtrait la vulnérabilité propre qui se trouve exposée face à la présence de l’autre. Il s’agit d’un fantasme aussi courant que destructeur. La présence d’une autre personne me rend toujours plus évidente la fragilité de la vie ; la fragilité de ma propre vie comme celle des autres. Alors, je peux en venir à vouloir que l’autre personne disparaisse, qu’elle ne se montre pas ou qu’elle ne me jette pas la fragilité au visage. Mais comment faire disparaître une personne sans exercer la violence directement et explicitement ?

Une manière de faire disparaître l’autre personne est de l’objectiver, de la considérer comme un objet, une chose, une statistique, une pure force productive. Ce sont des formes de violence et on ne les perçoit pas toujours comme telles. La violence physique ou psychologique est la plus facile à remarquer. Quand on traite une personne comme une chose, même subtilement, il y a une forme de violence, très destructrice et angoissante, mais qui est rarement perçue comme telle.

Une autre manière d’affronter la fragilité consubstantielle à la vie est la confiance. Mais, une fois de plus, ce ne peut être au moyen de la confiance aveugle, qui est une autre manière de ne pas voir, de disparaître ou de faire disparaître l’autre en supprimant la distance absolument nécessaire à la reconnaissance, au respect mutuel. La confiance lucide n’est pas violente, parce qu’elle ne perd pas l’autre de vue, non pour le contrôler ou le menacer, mais pour lui rappeler la fragilité exposée dans la relation, car la présence de la vulnérabilité ne devrait pas pousser au tort en premier lieu, mais à la responsabilité, à l’engagement et au soin de soi-même et de l’autre.

La confiance lucide, lorsqu’on l’explicite, qu’on la rend présente, qu’on la nomme, est un appel au soin, à l’engagement et à la responsabilité envers l’autre à partir justement de la fragilité, et non de l’aveuglement, de la violence ou de la toute-puissance. La lucidité exige de rendre présent et de respecter l’espace à partir de ses limites, de faire la lumière et de clarifier les ambiguïtés.

La confiance est une manière de composer avec la vulnérabilité, car le contraire de la vulnérabilité n’est pas, comme on pourrait le penser, l’invulnérabilité, mais le soin, c’est-à-dire la responsabilité et l’engagement.

Le contraire de la vulnérabilité n’est pas l’invulnérabilité, mais le soin.

Confiance et promesse

Derrière la confiance, et la soutenant presque, il y a une promesse de celui qui reçoit la confiance, même si on ne la déclare ni ne l’explicite. L’origine du mot confiance (fides) a à voir avec une demande de ne pas nuire. Le plus fragile demande la fides au plus puissant pour qu’il le protège, pour qu’il ne lui nuise pas, qu’il n’abuse pas de lui ; autrement dit, il se fie à lui et lui demande de pouvoir lui faire confiance. Faire confiance, se confier ou confier quelque chose à quelqu’un signifie avoir l’espérance que ce quelqu’un ne fera pas de mal, mais prendra soin de ce qui lui est confié, le respectera, le protégera. Il peut faire du mal, il peut trahir la confiance qui a été placée en lui, mais celui qui fait confiance espère qu’il ne le fera pas. Pourquoi ? Parce qu’il y a dans la confiance quelque chose qui crée une promesse de protection, promesse qui, bien sûr, peut être rompue.

Faisons le chemin inverse : derrière toute promesse, la confiance est implicite, parce qu’une promesse indique toujours une volonté de tenir parole. Elle suppose même la capacité de se fier à la parole et au fait que cette parole restera la même. C’est pourquoi faire confiance est, pour certains, une manière de donner une certaine stabilité et un certain sens à un avenir toujours incertain, toujours imprévisible. La promesse, elle aussi, s’aventure dans l’avenir et tente de lui donner stabilité, sens, confiance.

Celui qui reçoit la confiance doit se rendre digne de cette confiance, et cette dignité lui est donnée par la promesse de prendre soin et de protéger. Pensons surtout à l’âge où naît la confiance : la petite enfance. Le visage et la fragilité nue du nouveau-né sont une douce clameur de confiance. Cette fragilité engage normalement l’adulte dans le soin, dans la tendresse, dans l’éducation. Cette éducation peut former et intégrer l’enfant aussi bien dans la lucidité, dans la confiance lucide, que dans l’aveuglement affectif, c’est-à-dire dans l’absence de protection, dans la paranoïa, dans la violence.

C’est pour cette raison que j’insiste sur la promesse du soin, sur l’engagement envers le plus fragile. Cette promesse doit être explicitée, elle doit être rendue présente, puisque si la promesse reste toujours implicite, elle tend à être oubliée, négligée, dé-responsabilisée. La confiance devient confiance lucide lorsqu’on la prononce comme une promesse, promesse de soin, c’est-à-dire engagement.

Confiance, sexualité et abus

Nous, humains, sommes des êtres dispersés en des milliers de dimensions, mais toutes ces dimensions reposent sur une profonde unité personnelle qui, bien que difficile à décrire directement, est radicale. Cette unité nous est donnée par notre aimer. C’est notre aimer, notre affectivité projetée vers le monde, vers les autres, vers l’avenir, vers nous-mêmes, qui intègre la raison et oriente notre existence, nous donne unité et sens. L’aimer nous donne même la force nécessaire pour vivre, pour être auprès des autres, créer et procréer, entreprendre des projets, décider, lutter pour poursuivre ce que nous avons commencé. Nous sommes, de manière intégrée, une intelligence qui sent et un sens qui pense. Sentir sans penser ou penser sans sentir fait de nous des êtres dissociés, « idiots », fragmentés, délirants ou, simplement, désorientés. Notre orientation existentielle la plus profonde se fait à partir de cette boussole secrète et mystérieuse qui se trouve au centre de notre affectivité, qui est notre propre centre.

C’est qu’avant d’être des êtres strictement et purement rationnels et calculateurs, nous sommes des êtres affectifs : nous sentons le monde avant même de le penser, et il ne s’agit pas d’un défaut ni d’un obstacle à la pensée claire et distincte, comme le pensait la psychologie classique. Cela a été une découverte assez révolutionnaire du XXe siècle, et nous n’avons pas encore fini d’en comprendre toutes les conséquences. Neuropsychiatres, philosophes, biologistes, éducateurs commencent tout juste à comprendre les conséquences de cette réalité qui était cachée par la méfiance qu’on avait envers les affects, les sentiments, le corps. L’Occident a forgé une grande partie de sa puissance scientifique, militaire et industrielle en considérant le corps comme un simple outil de l’être humain, une machinerie, une chose parmi les choses dont il faut se méfier, qu’il faut craindre et dominer. L’être humain devait être pur esprit, pure âme, et son corps, un instrument pour connaître (science), travailler (industrie) ou soumettre (religion).

Peu à peu, surtout en vivant les conséquences néfastes de la dissociation du corps et de l’âme, et aidés par quelques philosophes et scientifiques, nous, êtres humains, nous sommes rendu compte que nous sommes des êtres incarnés, et que c’est incarnés que nous nous trouvons dans le monde et que nous nous y orientons. Le monde nous affecte, et c’est l’affect qui nous guide parmi les milliers et milliers de stimulations que nous rencontrons quotidiennement. Au fond, ce n’est ni la raison ni le calcul, ni non plus l’instinct de survie, qui nous oriente en premier lieu, mais l’affect.

C’est ainsi que nous choisissons nos amis, notre partenaire, notre profession, notre travail, notre vocation, nos projets, nos arguments ; c’est l’affect qui nous fait lutter pour ce que nous aimons, jusqu’au sacrifice, contre tout calcul, contre toutes les raisons et même contre l’instinct de survie. C’est pourquoi la simple prise en compte des affects et des émotions, la manière intégrée de prendre des décisions, est une puissante réfutation de la triste croyance économiciste qui dit que tout est simple calcul de coûts et de bénéfices. Peser les coûts, les opportunités et les bénéfices dans toute décision est important, mais ce qui est déterminant, c’est le sens des décisions, c’est-à-dire ce qui intègre notre penser et notre affectivité.

Or l’affectivité est toujours une modalité de notre sexualité. Le centre de notre existence est affectif et sexué. Nous ne sommes pas sexués parce que nous aimons, mais nous aimons parce que nous sommes sexués au sens le plus large : nous sentons les autres et nous pouvons nous engager avec eux dans la création de projets et d’actions, de nouveaux mondes, de nouveaux êtres humains. Ce pouvoir d’aimer, de chérir et de nous engager est la manière dont nous nous orientons dans le monde et dans l’existence. L’érotique n’est qu’une manifestation de la sexualité : la sexualité est beaucoup plus large. Nous sommes des êtres entièrement sexués ; notre identité est sexuée. C’est pourquoi la sexualité est si protégée : physiquement et émotionnellement, elle est placée en un lieu secret, intime, propre. Le centre de la sexualité est le lieu sacré propre, essence cachée en soi-même, cachée et secrète même pour soi-même. C’est le centre de notre orientation, et c’est pourquoi il est si fragile : c’est la manifestation la plus radicale de la vulnérabilité. Par ce centre, nous nous orientons secrètement vers ce qui nous plaît, nous émeut, nous donne du sens, ce que nous aimons et ce qui nous affecte. C’est pourquoi on protège tant la sexualité, jusque dans ses formes les plus absurdes. (Il y a des personnes qui appellent encore les organes génitaux les « parties honteuses ».) Mais ce centre est aussi transcendance. C’est le lieu de la transcendance la plus radicale, puisque c’est là que se produit le matériau vital pour créer de nouvelles vies, et, dans le cas de la femme, c’est de là que jaillit, ou là qu’arrive, cet étranger intime, qui est tout autre, inspirant respect et soin, mais en même temps tout à fait propre, éveillant le sentiment d’amour le plus profond que l’on puisse éprouver : l’enfant. L’enfant arrive depuis le centre de l’existence en transformant ce centre, pure et secrète intimité, en transcendance, en pont.

Ce centre et cette transcendance se partagent délicatement et avec soin dans des moments d’extrême confiance, de respect et de liberté. Ce n’est qu’ainsi, dans cet espace de confiance, de confiance lucide, de respect, de délicatesse, de passion et de don de soi, que la sexualité partagée est féconde et fait grandir et approfondir notre humanité. Sinon, ce centre de l’identité propre reste caché et protégé à l’intérieur de limites solides. Cependant, le corps peut aussi féconder, faire arriver et recevoir un autre sans jamais intégrer ni partager ce centre de l’intimité, secret ultime du moi : il se dissocie alors de lui-même. On peut partager la sexualité sans partager le centre transcendant de l’intimité ; on peut transgresser les limites, rompre l’espace, supprimer la lumière de la confiance, de la confiance lucide, on peut blesser profondément le centre même de l’existence, la boussole affective personnelle qui rend la confiance possible. Cette possibilité de tort, de tort profond à soi-même et aux autres, crée l’urgence infinie du soin et de la lucidité.

C’est pourquoi l’abus sexuel est une agression radicalement différente de toutes les autres. Ce n’est pas la propriété, un bien, l’argent ou la liberté qui est violenté, transgressé, blessé. Ce qui est agressé dans l’abus sexuel ne peut pas non plus être réduit au physique du corps. L’abus sexuel est une intrusion dans le centre même de la corporéité et de l’existence, ce centre qui marque, conditionne, rend possible et oriente notre être-au-monde auprès des autres.

L’abus sexuel se produit lorsque quelqu’un, par la force ou, plus violemment encore, par la tromperie, la manipulation, l’autorité ou en profitant de la confiance, franchit ces limites et entre dans la sphère de ce qu’il y a de plus intime et de plus fragile dans l’identité propre. Ce franchissement constitue une fracture très profonde, parce qu’il atteint ce qu’il y a de plus profond en soi, l’identité, la capacité de discerner la réalité et de s’orienter dans le monde. Lorsque l’abus survient à un âge précoce, ou lorsque l’agresseur a une forme de pouvoir ou d’autorité sur la personne dont il abuse (familiale, professionnelle, religieuse, militaire), la fracture peut être plus grande encore. La victime faisait confiance à l’agresseur et l’agresseur a profité de cette confiance, s’en est servi pour éprouver du plaisir, a transformé sa victime en objet de son plaisir, l’a réifiée. Il y a déjà trop de cas de suicides liés silencieusement à des questions d’abus, de dépressions, d’impossibilités de faire confiance ou d’établir des liens affectifs sains, de ruptures psychologiques, et même de difficultés à discerner la réalité et à s’orienter.

Il y a très peu de temps que nous avons commencé à prendre conscience, en tant que société, de la gravité de l’abus sexuel : une agression profonde, capable de brouiller les limites entre la victime et l’agresseur, de voler à la victime jusqu’à son droit d’être victime. Il y a des cultures et même des religions où l’on ne prend pas encore pleinement conscience de la gravité de l’abus sexuel, et pourtant le tort, le traumatisme, la dissociation sont là, c’est patent. La proportion de la société qui a été victime d’abus est effrayante, et les thérapeutes, psychologues, médecins, avocats et juges ne savent généralement pas comment y faire face. Les conséquences sont très profondes et le rétablissement est une lutte qui dure des années. La lutte principale est pour faire de nouveau confiance. L’abus sexuel détruit la confiance dans les autres, puisque la grande majorité des abus se produisent dans le milieu familial ou parmi des proches de la famille, mais il détruit aussi la confiance en soi, puisqu’il produit une grande confusion des limites et des rôles, au point que celui ou celle qui a été victime peut en venir à se sentir complice de sa propre blessure. Mais il détruit aussi la confiance dans les institutions, puisque celles-ci ne sont pas toujours capables, en mesure ou désireuses de protéger, ni d’écouter ou de rendre justice. La rupture de la confiance est la rupture de l’humanité même, puisque, comme nous l’avons vu plus haut, sans confiance il n’y a pas de reconnaissance mutuelle.

L’abus sexuel détruit la confiance

  • Dans les autres. La grande majorité des abus se produisent dans le milieu familial ou parmi des proches de la famille.
  • En soi. Il produit une grande confusion des limites et des rôles.
  • Dans les institutions. Elles ne sont pas toujours capables, en mesure ou désireuses de protéger, d’écouter ou de rendre justice.
La lutte principale, dans le rétablissement, est pour faire de nouveau confiance.

De là naît le défi de construire une confiance qui soit un facteur de protection et non de vulnérabilité. Les bannières brandies contre la confiance pour cause d’abus, de quelque abus que ce soit, sont la confirmation même de la condamnation que l’agresseur impose à sa victime par l’abus : « tu ne pourras plus jamais faire confiance ». La confiance lucide est la rupture de l’abus, parce qu’elle redessine les limites de soi-même pour créer un espace de lumière où un autre peut entrer, où l’on peut le reconnaître et être reconnu dans cet espace et avec ces limites.

La confiance est obstinée et résiliente, et dans le miracle de sa résilience elle acquiert celui de la lucidité. En même temps, la confiance lucide qui sent, reconnaît et respecte les limites de soi-même dans les limites de l’autre, et qui exige le respect des limites, peut être formée, enseignée, transmise dans ce même respect, cette même validation et cette même conscience de ces limites. De même que l’abus peut parfois être viral, la confiance lucide, l’engagement et le soin peuvent l’être aussi.

Bibliographie

Derrière ce livre, en dialogue avec lui et même pour le remettre en question, il y a beaucoup d’œuvres et d’auteurs. Certains les reconnaîtront, mais j’ai évité de les mêler au texte pour ne pas l’alourdir de citations et de références, puisque je ne l’ai pas jugé nécessaire. Je nomme ci-dessous quelques-unes de ces œuvres et leurs références pour ceux qui voudraient poursuivre le dialogue, réfuter ou approfondir.

  • Agamben, G., Infancia e historia [Turin, 1978], traduction de Silvio Mattoni, Éd. Adriana Hidalgo, Buenos Aires, 2007.
  • Agamben, Giorgio, El sacramento del lenguaje. Arqueología del juramento, traduction d’Antonio Gimeno Cuspinera, Pre-Textos, 2011.
  • Arendt, Hannah, La condición humana, [New York, 1948], Paidós, 2005.
  • Butler, Judith, Dar cuenta de sí mismo. Violencia ética y responsabilidad, (New York, 2005). Traduction d’Horacio Pons, Amorrortu, Buenos Aires, 2009.
  • Cyrulnik, Boris, De cuerpo y alma, [France, 2006], Gedisa, 2007.
  • Damasio, Antonio, El error de Descartes. La razón, la emoción y el cerebro humano [New York, 1994], traduction de Joandomènec Ros, Drakontos bolsillo, Barcelone, 2001.
  • De Aquino, S. Tomás, Suma Teológica, vol. II, BAC, 1990.
  • De la Boétie, Étienne, El discurso de la servidumbre voluntaria [Le discours de la servitude volontaire, France, 1576], publié dans la Petite bibliothèque Payot, Paris, 2002.
  • Descartes, R., Meditaciones metafísicas [1641], Gredos, 1988.
  • Hegel, G. W. F., La fenomenología del espíritu, [1807], d’après la traduction française de Jean Hyppolite, Aubier-Montaigne, Paris, 1946.
  • Hobbes, Th., El Leviatán, o la materia, forma y poder de una república eclesiástica y civil [1651], FCE, 1980.
  • Honneth, Axel, Crítica del agravio moral. Patologías de la sociedad contemporánea. Traduction de Peter Storandt Diller, FCE, Buenos Aires, 2009.
  • Levinas, Emmanuel, Totalité et Infini, essai sur l’extériorité, Paris, 1971.
  • Luhmann, N., Confianza [Stuttgart, 1973], traduction d’Amada Flores à partir de l’édition anglaise, Anthropos, 1996.
  • Merleau-Ponty, M., Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1945.
  • Miller, Alice, El cuerpo nunca miente [Francfort, 2004], traduction de Marta Torent López de Lamadrid, Tusquets, Barcelone, 2005.
  • Miller, Alice, El saber proscrito, (Francfort, 1988), traduction de Joan Parra Contreras, Tusquets, Barcelone, 2009.
  • Miller, Alice, Por tu propio bien: Raíces de la violencia en la educación del niño [1998], Tusquets, Barcelone, 1998.
  • Möllering, Guido, Trust: Reason, Routine, Reflexivity, Elsevier, Amsterdam, 2006.
  • Patočka, J., Papiers phénoménologiques, textes établis et traduits par Erika Abrams, Jérôme Millon, coll. Krisis, Grenoble, 2005.
  • Patočka, Jan, Libertad y sacrificio. Escritos políticos (Jan Patočka Archive, Prague, 2002), traduction d’Iván Ortega Rodríguez, Éd. Sígueme, Salamanque, 2007.
  • Ricœur, Paul, Caminos del reconocimiento. Tres estudios [Paris, 2004], traduction d’Agustín Neira, FCE, Mexico, 2006.
  • Serres, Michel, Temps de Crises, Éd. Le Pommier, Paris, 2009.
  • Servet, Jean-Michel, « Confianza », Revista Valenciana d’Estudis Autonòmics, numéro 22, premier semestre 1998.
  • Trías, Eugenio, La política y su sombra, Anagrama, Barcelone, 2004.

À propos de cette édition. Version web du livre Confianza lúcida (Confiance lucide), de José Andrés Murillo, publié par Uqbar Editores (Santiago du Chili, mars 2012 ; 110 pages ; couverture de Caterina di Girolamo ; mise en page de Salgó Ltda.), avec les coquilles corrigées et de nouveaux graphiques qui résument le contenu. © José Andrés Murillo et Uqbar Editores, 2012. Publié avec l’autorisation d’Uqbar Editores. Télécharger le PDF original (en espagnol)

Traduction de la Fundación Para la Confianza. En cas de différence, la version espagnole prévaut. Version espagnole.