Texte · José Andrés Murillo · Fundación para la Confianza
Prévention des violences sexuelles faites aux enfants dans les communautés éducatives
L’expérience de la Fundación para la Confianza dans les écoles : ce que sont les violences sexuelles faites aux enfants, pourquoi elles sont tues, ce que fait une communauté qui protège, et dix conseils pour les prévenir.
Sommaire
Le secret est la pierre angulaire de l’abus sexuel.
Mary Gail Frawley-O’Dea, The Perversion of Power. Sexual Abuse in the Catholic Church
Définir
Prévenir les violences sexuelles faites aux enfants est un défi aussi complexe que nécessaire, dans tous les contextes, et tout particulièrement dans les communautés éducatives. En effet, il ne s’agit pas seulement de prévenir (éviter ou réduire les possibilités qu’une atteinte aux droits se produise), mais de créer des contextes ou des cultures de prévention, dans lesquels les personnes sont en outre formées pour repérer précocement les situations de menace et intervenir, si nécessaire, de manière adéquate, éthique et opportune. Les communautés éducatives doivent savoir agir lorsqu’un enfant ou adolescent subit une atteinte à ses droits, ou court un risque sérieux, non seulement au sein de cette communauté, mais aussi chez lui, dans la rue ou en tout autre lieu. Nous, adultes, sommes toujours garants des droits de l’enfance.
Toute stratégie de prévention suppose de comprendre le phénomène et d’adopter une approche éthique contextuelle. La définition que nous utiliserons naît à la fois du travail théorique et de l’intervention pratique auprès de milliers de victimes de violences sexuelles dans l’enfance, tout au long de l’existence de la Fundación para la Confianza.
Il s’agit d’une définition compréhensive (et non restrictive) : elle va au-delà des catégories strictement juridiques et pénales. Elle comprend des éléments qui servent à construire un contexte préventif et vigilant, ainsi qu’à accompagner les personnes qui ont été victimes dans leur processus thérapeutique. Elle met l’accent sur les relations asymétriques, comme le sont tous les espaces familiaux, éducatifs et sociaux où se trouvent des adultes et des enfants, dont le sens et la vocation sont le soin, et dont la manifestation pathologique est l’abus de pouvoir et, par là, l’abus sexuel.
Définition
L’abus sexuel sur enfant est tout acte et tout processus d’actes par lesquels un enfant ou adolescent est exposé ou impliqué dans une quelconque activité sexualisée, en utilisant l’asymétrie que confèrent l’autorité, la confiance, la dépendance (affective, sociale ou économique), le pouvoir, la force, la peur, la culture, la capacité de compréhension, le besoin ou d’autres vulnérabilités, en manipulant, en semant la confusion, en supprimant ou en viciant le consentement. Ces actes peuvent comprendre, sans s’y limiter : attouchements génitaux, pénétration orale, vaginale ou anale, avec le pénis, les doigts ou d’autres objets ; attouchements d’autres parties érogènes du corps ; incitation à toucher d’autres personnes, masturbation, voyeurisme, exposition à des situations sexuelles, pornographie, abus, viols. Les actions, tactiques et stratégies de préparation de ces actes (pédopiégeage, ou grooming, en présentiel ou en ligne), comme celles qui visent à faire taire la victime et son entourage, font elles aussi partie du processus de l’abus sexuel (Murillo, 2020).
Cette définition reconnaît d’abord que l’abus ne se réduit pas à un acte unique, mais qu’il est un processus d’actes, et que ce processus commence bien avant une interaction sexualisée et se termine aussi après celle-ci. Il commence par la phase de séduction, la modification des limites de la confiance, des limites affectives ou corporelles, bien souvent jusqu’à acculer la victime dans un lieu dont elle ne peut s’échapper sans se livrer à l’agresseur.
- AvantSéduction et modification des limites de la confiance, des limites affectives ou corporelles
- PendantInteraction sexualisée, sans consentement possible
- AprèsLa victime et son entourage réduits au silence
Un deuxième élément pour comprendre la structure de l’abus sexuel est l’asymétrie de pouvoir. Une asymétrie qui ne se réduit évidemment pas à la force physique, mais qui supprime toute possibilité de consentement. Il est important d’inscrire l’absence de consentement dans la structure de l’abus sexuel, car dans la logique perverse de l’agresseur, la victime acculée consent, parce qu’elle l’exprime peut-être ainsi, ou parce qu’elle ne refuse pas et ne résiste pas, ce qui, dans cette logique, ne serait pas considéré comme une atteinte. Mais dans une approche compréhensive, qui inclut la phénoménologie de l’abus et les processus de séduction, de pédopiégeage ou d’emprise, il devient évident qu’il n’y a pas de consentement réel possible dans une telle asymétrie de pouvoir. C’est évident lorsqu’il y a une asymétrie entre adulte et enfant, mais cela n’exclut pas d’autres types d’asymétries, de relations hiérarchiques, spirituelles, de genre, contextuelles, professionnelles, voire culturelles, lorsqu’elles créent de nettes différences de pouvoir. L’abus supprime ainsi le consentement au moyen de stratégies d’assujettissement, qui vont de la force physique à l’abus de confiance ou de la fragilité dans laquelle se trouve une autre personne. En effet, il n’y a pas viol seulement lorsqu’il y a force physique, intimidation ou inconscience, mais aussi lorsqu’il y a manipulation dans une relation asymétrique telle qu’elle rend le consentement impossible.
Prévalence
Quelle est donc l’ampleur du problème des violences sexuelles faites aux enfants ? Selon diverses recherches, dont celles menées par la Fundación para la Confianza et le Centre de recherche sur l’abus et l’adversité précoce CUIDA UC, près de 25 % des personnes de plus de 18 ans déclarent avoir été victimes d’une forme de violence sexuelle avant leurs 18 ans.
L’abus sexuel pourrait être défini comme un problème pandémique, compte tenu des effets qu’il provoque et de la forte prévalence de cette atteinte, de manière transversale, dans la population. Même si une recherche spécifique sur l’abus sexuel comme problème pandémique est nécessaire, qui tienne compte de ses caractéristiques, de ses effets, de sa transmission entre générations et de son expansion, nous pouvons le considérer ainsi.
Considérations juridiques pour la prévention
L’adoption de la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE) en 1989 et sa ratification par le Chili en 1990 constituent un jalon pour la protection des droits de l’enfance. Cette Convention établit un nouveau cadre juridique, politique et culturel pour les États parties, qui se sont engagés à se doter de lois et de systèmes de protection et de garanties pour renforcer les principes et les droits qui y sont reconnus. Le Chili a mis plus de 30 ans à seulement commencer à adapter son système juridique à la teneur des dispositions de la CDE, et ce n’est qu’en 2022 qu’il a promulgué la loi 21.430 sur les garanties et la protection intégrale des droits de l’enfance et de l’adolescence (Ministerio de Desarrollo Social y Familia, 2022). Cette loi impose aux établissements scolaires de disposer de protocoles non seulement de réaction face aux cas de violences sexuelles faites aux enfants, mais aussi de prévention. C’est encore une politique de prévention timide, qui demande davantage de précision, de soutiens et d’incitations à la création de ces protocoles, des conséquences réelles et sévères en leur absence, ainsi qu’un niveau minimal de qualité pour que ces protocoles soient efficaces et jugés acceptables.
- 1989Les Nations unies adoptent la Convention relative aux droits de l’enfant
- 1990Le Chili la ratifie
- 2022Loi 21.430 : les établissements scolaires doivent avoir des protocoles de prévention, et pas seulement de réaction
Il n’existe actuellement aucune norme officielle qui garantisse le contenu des protocoles de prévention, ni la préparation adéquate des équipes chargées de déclencher, d’appliquer et de suivre ces protocoles et ces politiques. Dans ce contexte, la Fundación para la Confianza mène le projet Alianzas para la Confianza (alliances pour la confiance), un processus d’accompagnement d’une communauté éducative dans la création et la validation de sa politique et de son protocole de prévention et d’intervention dans les cas de violences sexuelles faites aux enfants. Depuis plus d’une décennie, la Fundación para la Confianza mène des actions pour renforcer les droits des enfants, telles que des conférences de sensibilisation, des cours de perfectionnement, des formations diplômantes, l’accompagnement dans la création de protocoles, la certification de ces protocoles, l’examen des espaces physiques pour prévenir les atteintes aux droits, des ateliers pour les enfants, etc. Le projet préventif et éducatif de la Fundación para la Confianza, à tous ses niveaux, a pour fondement théorique la confiance lucide, l’approche fondée sur les droits et l’éthique du soin.
La confiance lucide
L’approche de la confiance lucide est née au sein de la Fundación para la Confianza et coïncide avec l’éclatement public de cas de violences sexuelles faites aux enfants dans diverses institutions au Chili et dans le monde, comme les Églises, le Sename (ancien service public chilien de protection de l’enfance) et les écoles, surtout à partir des années 1990 et 2000 jusqu’à aujourd’hui. La première réaction sociale et institutionnelle a été l’incrédulité ou le déni, voire la culpabilisation des victimes et des personnes qui signalaient. Cette étape et cette approche, que nous avons peu à peu identifiées comme une catégorie dans diverses communautés et institutions, nous l’appelons confiance aveugle. Elle coïncide en outre avec une époque où le monde scientifique, politique et juridique a systématiquement nié qu’il s’agisse d’une atteinte aux droits et d’un traumatisme (Ambroise-Rendu, 2014). En second lieu, nous avons aussi identifié une catégorie apparemment opposée à la confiance aveugle : la méfiance totale. Dans les institutions et les communautés, la réaction n’est pas alors le déni, mais l’amplification jusqu’à l’hystérie ou la paranoïa, où tout le monde est considéré comme un agresseur potentiel, y compris les enfants. Dans ces contextes, il est très difficile d’établir des politiques de prévention, car là où tout est interprété comme une menace, il n’est pas possible de distinguer les vrais risques, ni les facteurs et les instances de protection. Face à ce dilemme apparent, la Fondation a construit une troisième voie, celle de la confiance lucide, comme approche théorique et aussi pratique (Murillo, 2012).
Confiance aveugle
Incrédulité et déni. On accuse les victimes et les personnes qui signalent.
Confiance lucide
Reconnaissance mutuelle et droits. Justice, clarté, reconnaissance, soin et courage.
Méfiance totale
Hystérie ou paranoïa. Tout le monde est suspect et les risques réels ne sont pas distingués.
Une part de la lucidité de la confiance consiste à créer des espaces de reconnaissance mutuelle et de réflexion autour des droits humains, en particulier à partir de la CDE. Ce sont les droits reconnus et garantis par l’État qui constituent la nouvelle lucidité nécessaire pour que la confiance devienne une réalité (Ambroise-Rendu, 2014). Certains éléments de la confiance lucide sont, précisément, la justice, la clarté, la reconnaissance, le soin et le courage (Fundación para la Confianza, 2021).
La géométrie de l’abus
Pour prévenir l’abus sexuel dans les contextes éducatifs, il est important d’avoir un regard qui comprenne le rôle des acteurs clés dans les cas d’abus. Nous l’avons appelé géométrie de l’abus ; il naît des schémas qui analysent les relations sociales de violence. La théorie du triangle rompt avec les visions qui voient l’abus comme un problème entre deux acteurs, un agresseur et une victime, où l’agresseur profite de sa situation de pouvoir asymétrique dans des contextes familiaux, éducatifs, religieux ou autres (figure 1).
Si c’est bien ce qui se produit, cette vision est incomplète, car l’asymétrie n’est pas une donnée simplement naturelle : elle est en général le produit d’une situation culturelle, symbolique. L’asymétrie provient d’un espace structuré symboliquement, en particulier dans l’éducation (Bourdieu), qui distribue des rôles de pouvoir et d’asymétrie, de commandement et d’obéissance, de force et de vulnérabilité. Celles et ceux qui ont le plus de pouvoir le tiennent d’un contexte culturel dont le sens est le soin, et non l’abus. En effet, l’abus constitue une pathologie du pouvoir, et non sa manifestation naturelle. Ainsi, dans un contexte asymétrique, la personne qui a le plus de pouvoir est garante (comme l’État) ou co-garante (comme la famille ou l’école) du soin des personnes placées sous sa responsabilité. De cette manière, si quelqu’un commet un abus de pouvoir, comme un abus sexuel, il le fait en profitant de l’asymétrie que lui confère le contexte dans lequel il se trouve. Ainsi, ce n’est pas seulement lui qui commet l’abus : il profite de l’asymétrie, avec l’approbation, l’indifférence ou la complicité de celles et ceux qui se trouvent eux aussi en situation asymétrique, ou du contexte lui-même. En outre, lorsque d’autres acteurs ont connaissance de l’abus commis, en tant que témoins directs ou indirects, et que ces acteurs ont la possibilité d’agir, il s’agit alors de tiers. Dans pratiquement tout abus, il y a donc, outre l’agresseur et la victime, un contexte symbolique et des tiers. Ces tiers peuvent agir, intervenir de différentes manières. Ils peuvent être complices actifs ou passifs, en réduisant la victime au silence et en soutenant l’agresseur (figure 2). L’agresseur (l’auteur des violences) compte non seulement sur le silence de la victime, mais aussi sur le silence des tiers. Plus encore, il compte sur le fait que ces tiers, en le soutenant, pour diverses raisons, réduiront la victime au silence.
À l’inverse, les tiers peuvent intervenir en inversant les rôles, c’est-à-dire en soutenant la victime et en neutralisant l’agresseur (figure 3). Cette neutralisation peut passer par un signalement, ou par une demande d’appui à d’autres autorités ou à d’autres adultes lorsqu’il s’agit d’enfants ou d’adolescents, ou de personnes en position de moindre pouvoir. Cependant, si une personne est elle aussi victime du même agresseur (par exemple, un camarade, un frère, un membre de la famille ou la mère), elle n’est pas un tiers qui puisse agir, et l’analyse devra alors se porter à un niveau plus large pour trouver un tiers qui ne soit pas victime : un enseignant, un psychologue ou une psychologue, un surveillant ou une surveillante, un voisin ou une voisine, la police. Quelqu’un qui puisse rompre la logique de la réduction au silence et retirer son soutien à l’agresseur pour le donner à la victime. Et ainsi, également, rendre au contexte asymétrique garant des droits son sens premier, le soin.
Le silence et l’abus
Une question revient souvent à propos de l’abus sexuel : pourquoi la victime ne porte-t-elle pas plainte immédiatement, dès qu’elle subit l’agression ? Si la victime portait plainte, on pourrait arrêter rapidement l’agresseur et éviter d’autres problèmes. Pourtant, la littérature comme l’expérience de la Fondation nous apprennent qu’une plainte peut prendre des années. Dans 50 % des cas, une victime ne racontera jamais à personne qu’elle a subi un abus. Moins de 10 % des cas rapportés dans les différentes enquêtes de prévalence sont portés à la connaissance des autorités. Et parmi les personnes qui portent plainte, seules 20 % le font dans les 6 premiers mois. Il faut en moyenne 10 ans avant de parvenir à porter plainte. D’un point de vue victimologique, il semble y avoir plus de raisons de ne pas porter plainte que de le faire. Et ces raisons ne se trouvent pas seulement chez la victime, mais aussi dans le contexte et dans la structure même de l’atteinte que constitue l’abus. C’est pourquoi, à la Fondation, nous parlons de la réduction au silence dans l’abus sexuel, surtout lorsqu’il survient pendant l’enfance, et non d’une libre décision de garder le silence. L’agresseur réduit au silence, l’entourage le fait souvent aussi ; le traumatisme et ses effets réduisent les victimes au silence. Le système judiciaire peut réduire les victimes au silence par ses procédures menaçantes d’expertises et d’interrogatoires, par l’inertie d’un personnel épuisé, peu formé ou indifférent. De nombreux pays, dont le Chili, ont cherché à améliorer les systèmes judiciaires lorsque les victimes d’abus sexuel sont des enfants ou des adolescents : la loi sur les auditions filmées, l’imprescriptibilité et surtout la loi sur les garanties des droits de l’enfance et de l’adolescence.
- 50 %ne le racontent jamais à personne
- < 10 %parviennent à la connaissance des autorités
- 20 %des personnes qui portent plainte le font dans les 6 premiers mois
- 10 ansc’est le délai moyen avant de parvenir à porter plainte
Mais aucune de ces mesures ne parvient, à elle seule, à surmonter les forces de la réduction au silence, et ce qu’il faut, c’est l’engagement de toute la communauté pour aider les victimes à rompre ce cercle qui ne produit qu’impunité, répétition et une profonde injustice pour les victimes dans leur processus de dépassement.
Parmi les nombreuses causes de la réduction au silence des victimes figurent : la peur, la culpabilité, la honte, la méfiance, la dépendance, la pression du milieu, l’amnésie traumatique.
- Peur
- Culpabilité
- Honte
- Méfiance
- Dépendance
- Secret
- Accommodation
- Amnésie traumatique
La peur est d’abord celle des menaces que l’agresseur a pu formuler. Des menaces directes de faire du mal à la victime ou à sa famille. Mais aussi la peur que tout change, la peur de la police, du système judiciaire, la peur de sortir de l’état de silence imposé et d’anesthésie dans lequel la victime se trouve.
La culpabilité est aussi une cause très fréquente de la réduction au silence. Il existe un processus de transfert de la culpabilité de l’agresseur vers la victime (blame shifting) qui se produit dans les cas de violence symbolique (où il n’y a pas de force physique). L’agresseur fait se sentir la victime coupable de ce dont elle a été victime, jusqu’à obtenir l’impunité. C’est très fréquent dans les milieux religieux et conservateurs, comme le dénonçait déjà Ferenczi dans les années 1930 (Ferenczi, 1932). Mais le milieu, le contexte immédiat, parfois la famille, l’école, la paroisse ou l’Église peuvent aussi faire se sentir la victime coupable d’avoir subi ce qu’elle a subi. Comme si elle était responsable de l’avoir provoqué, à la manière d’une complice, ou comme si, pour ne pas avoir résisté, ne pas l’avoir évité ou refusé, elle était aussi coupable que l’agresseur, voire davantage. Cette culpabilité devient une force presque inévitable de réduction au silence.
La honte est souvent liée au transfert de la culpabilité, et s’installe dans le sentiment d’exposition que représente le fait de révéler l’agression subie dans l’intimité. Des victimes de différentes agressions partagent ce sentiment de honte d’avoir été atteintes, des viols jusqu’aux escroqueries, en pensant qu’elles sont plus exposées ou plus faibles si elles racontent avoir été victimes et qu’il vaut mieux se taire, se réduire au silence. Dans les cas d’abus sexuel, la honte est accrue parce qu’il s’agit d’une atteinte dans la sphère de l’intimité, de quelque chose dont on ne parle pas ou dont on parle peu, quelque chose que l’on cache. La victime porte le sentiment d’avoir subi quelque chose de honteux, d’indicible, d’imprononçable, surtout dans le cas des enfants, à qui l’on enseigne qu’on ne parle pas de leurs parties intimes, les « parties honteuses ».
La méfiance. Dans la plupart des cas, l’abus sexuel est commis à partir d’un abus de confiance. Dans près de 80 % des cas, la victime est connue de l’agresseur, qui en profite pour abuser et imposer le silence. L’une des conséquences les plus fréquentes chez les victimes d’abus sexuel est l’affaiblissement de la confiance. C’est pourquoi il est difficile d’attendre d’une victime qu’elle confie à quelqu’un, surtout à une autorité, ce qu’elle a subi. Pour demander de l’aide et parler, il faut pouvoir faire confiance à la personne à qui l’on parle. Comme cette possibilité de faire confiance a été endommagée par l’abus lui-même, il est alors moins probable de parler.
La dépendance. Il existe des situations d’abus où la victime dépend affectivement ou économiquement de l’agresseur. Il peut aussi y avoir une dépendance institutionnelle. Cette dépendance rend très difficile pour la victime de rompre le silence, car elle perçoit que parler constitue une trahison envers la personne ou l’institution dont elle dépend. Parfois, lorsqu’il y a beaucoup d’affection, les victimes ont le sentiment que porter plainte reviendrait à aller contre elles-mêmes.
Le secret. Beaucoup de victimes l’ont été dans une relation asymétrique dont profite la personne qui a le plus de pouvoir, sans recourir à la force physique. On leur impose le secret, comme s’il s’agissait d’une relation ou de quelque chose fait à deux, et non d’un abus.
L’accommodation. Le docteur Roland Summit (Summit, 1983) a publié en 1983 un article dans lequel il présentait un syndrome, celui de l’accommodation des enfants victimes d’abus sexuel. Face à l’incrédulité des adultes, à l’abandon dans lequel se trouvent les victimes et à leur situation d’assujettissement, il devient presque impossible pour les victimes de signaler les faits, et si elles le font, devant un auditoire hostile, elles tendent à se rétracter. Ainsi, pour continuer à vivre, les enfants victimes d’abus « s’accommodent » de la situation abusive, ce qui produit non seulement l’impunité des agresseurs, mais aussi un grand dommage pour leur propre santé physique et mentale.
L’amnésie traumatique. Parmi les causes de la réduction au silence, nous pouvons aussi identifier ce que certains ont appelé, chez les victimes d’abus sexuel, amnésie traumatique ou amnésie dissociative (Williams, 1994). Cette amnésie est une réaction de survie psychique et physique. En effet, face à une situation qui provoque plus de stress qu’une personne n’est capable d’en intégrer, la quantité d’adrénaline et de cortisol libérée peut provoquer un arrêt cardiaque. Faute de pouvoir arrêter la situation qui provoque le stress, une dissociation entre le néocortex et le cerveau limbique se produit, comme réaction neurologique. La dissociation peut devenir structurelle, et la victime ne parvient pas à se souvenir des faits qui ont provoqué la dissociation traumatique ; en revanche, elle en garde les effets émotionnels traumatiques. La dissociation, qui a d’abord une fonction de survie physique et psychique, devient une condition permanente. La victime n’a plus accès à ce souvenir de manière cognitive, claire, comme une succession de faits descriptibles, bien qu’elle conserve la souffrance psychique, sous forme de traumatisme. Ces deux mémoires, l’émotionnelle et la cognitive, coexistent de façon parallèle, intouchables, jusqu’à ce que, pour certaines personnes, une situation stressante donne lieu à des souvenirs envahissants, des flashbacks, et qu’elles commencent à retrouver cette mémoire de manière fragmentée et douloureuse. Pour une victime, il est très difficile de parler de quelque chose dont elle ne se souvient pratiquement pas, ou dont elle a des souvenirs fragmentés, lointains, décousus. Et pourtant, la justice, la police, les institutions et même les familles attendent un récit cohérent qui permette d’atteindre une certitude capable de renverser la présomption d’innocence. C’est pourquoi l’amnésie traumatique fait partie de la réduction au silence.
Le signalement
Dans les contextes asymétriques, comme le sont tout particulièrement les communautés éducatives, il n’est pas facile de faire un signalement. Ces contextes sont organisés de telle manière que le pouvoir se protège lui-même, jusqu’à trahir sa raison d’être, qui est le soin des personnes placées sous sa responsabilité. Surtout dans les contextes hiérarchiques ou familiaux organisés autour de la confiance aveugle, un éventuel signalement d’abus sexuel est interprété comme une trahison envers l’organisation ou la famille. En même temps, dans les contextes construits autour de la méfiance totale ou de la paranoïa, le signalement est fait non pas pour protéger la victime, mais l’organisation. Il n’est pas nécessaire d’avoir des certitudes pour faire un signalement : un soupçon raisonnable est un motif suffisant pour signaler et porter à la connaissance des autorités compétentes un fait qui peut constituer une infraction et qui exige une enquête et une protection adéquates. Cependant, le signalement doit toujours être fait en tenant compte de l’intérêt supérieur de l’enfant, en particulier de la victime ou de la victime possible. Certains signalements ne sont motivés que par la volonté de protéger les autorités ou l’institution et, faute de tenir compte du bien de la victime possible, ne font que causer des dommages, retraumatiser ou faire passer pour victimes des personnes qui ne le sont pas, en manquant au devoir de protection.
Il n’est pas nécessaire d’avoir des certitudes pour faire un signalement : un soupçon raisonnable est un motif suffisant.
Le signalement joue un rôle clé dans la protection et le rétablissement des droits, ainsi que dans le processus thérapeutique, pour arrêter des agresseurs en série ou des abus transgénérationnels. Signaler, c’est faire la lumière sur un recoin abusif pour arrêter et prévenir les abus. Malheureusement, 90 % des plaintes et signalements ne peuvent pas donner lieu à une enquête plus poussée et sont classés. La rétractation, la difficulté pour les victimes et les témoins de se présenter aux audiences, le manque d’outils de la police, des procureurs et des juges, ainsi que l’incrédulité de l’entourage, constituent une montagne de difficultés pour parvenir à rendre justice. Pourtant, le signalement reste nécessaire. Bien souvent, le seul signalement attire l’attention sur une situation et dissuade l’agresseur. Celui-ci saura qu’une personne ou une communauté est prête à signaler s’il commet un abus, ce qui rendra plus difficile son passage à l’acte. Le signalement pourra alerter les personnes proches de la victime, et aussi de l’agresseur, en brisant la force du secret et de l’obscurité, matériaux de base des dynamiques abusives. Dans les cas d’abus intergénérationnel, lorsqu’une personne signale, le cycle s’arrête et il devient plus difficile pour les agresseurs de poursuivre les dynamiques abusives. Le signalement est, pour la communauté, une déclaration publique dont le contenu est le caractère inacceptable de l’abus sexuel. Ainsi, elle prend position face à un fait que les autorités, les organisations, les familles et les communautés en général ont souvent minimisé ou normalisé. On reconnaît que la victime se trouve en position de moindre pouvoir et on prend position pour elle.
- Protège et rétablit les droits, et accompagne le processus thérapeutique
- Dissuade : l’agresseur sait que la communauté est prête à signaler
- Alerte les personnes proches de la victime et de l’agresseur
- Arrête le cycle des abus intergénérationnels
- Déclare publiquement que l’abus sexuel est inacceptable
La prévention est-elle possible ?
La décision de prévenir les violences sexuelles faites aux enfants ne suffit pas : il faut choisir et établir des approches dont le contenu éthique et technique est adéquat, car elles ne sont pas toutes aussi efficaces (Zeuthen et Hagelskjær, 2013). La plupart des programmes de prévention des violences sexuelles faites aux enfants ne cherchent malheureusement pas à protéger les enfants, mais l’institution, pour éviter des signalements qui pourraient nuire à son image et à son bon fonctionnement interne. D’autres programmes cherchent à dégager les organisations de leur rôle de garantes des droits, en faisant reposer sur les enfants la responsabilité de dire non, de distinguer les bons et les mauvais secrets ; certains programmes cherchent même à apprendre à des enfants de 5 ou 6 ans à frapper un agresseur potentiel. C’est absurde et, de toute évidence, cela ne protège pas. Il est vrai qu’il existe de fausses accusations, des signalements irresponsables et des poursuites infondées. Cependant, la seule manière de protéger à la fois les enfants et l’institution passe par des programmes efficaces, avec une approche éthique et des procédures professionnelles. Voici quelques conseils pour mettre en place, dans les communautés éducatives, des politiques de prévention adéquates.
Dix conseils pour prévenir l’abus sexuel dans votre école ou votre organisation
- Construire des contextes protecteurs
- Développer et renforcer la confiance lucide
- Donner des mots pour nommer l’abus et demander de l’aide
- Parler du sujet
- Comprendre le phénomène de l’abus
- Être attentif aux indicateurs d’abus
- Réduire les occasions de risque
- Sensibiliser de façon permanente
- Connaître et créer des réseaux d’action
- Créer et diffuser des protocoles
Construire des contextes protecteurs
La première action de prévention consiste à transformer et à renforcer l’organisation pour en faire un contexte protecteur, sain dans ses relations, de soin et de reconnaissance mutuelle. En effet, il n’est pas possible de protéger les enfants et adolescents si l’on ne construit pas un climat de bientraitance entre eux. Et cela ne se produit pas de façon naturelle ou automatique : c’est une décision et une action permanentes, à travers des stratégies concrètes et efficaces pour construire, renforcer et défendre des contextes et des formes de bientraitance, de pensée critique, de respect sans réserve des droits humains.
Un contexte protecteur et bientraitant entre les adultes ne réduit pas seulement les possibilités qu’un abus soit commis contre des enfants ; si un abus survient, il sera repéré et pris en charge plus facilement que dans un contexte maltraitant ou pathologique.
Développer et renforcer la confiance lucide
Certaines stratégies de prévention reposent sur l’idée que les enfants apprennent à dire non à un agresseur potentiel, voire à le frapper. Cela ferait reposer la responsabilité de la prévention et de l’intervention sur les enfants, ce qui est une erreur du point de vue des adultes en tant que garants. Mais cela signifie en outre qu’un enfant qui n’a pas réussi à éviter l’abus aurait échoué à le prévenir, que ce serait, au moins en partie, sa faute, ce qui est retraumatisant, faux, et ne ferait que renforcer la réduction au silence et l’impunité. C’est pourquoi l’accent doit être mis sur le fait que les enfants se tournent vers des adultes responsables et dignes de confiance en cas de risque, de peur ou d’atteinte. Une confiance lucide qui se renforce par la formation spécialisée sur le sujet.
Les enfants et adolescents ont droit à un climat de confiance dans lequel ils savent vers qui se tourner en cas de problème, de peur, de confusion. Et nous, adultes, avons le devoir de garantir ce contexte de confiance lucide. Si un enfant ne sait pas à qui faire confiance, il se culpabilisera lui-même, vivra dans la méfiance envers lui-même, ce qui affaiblira son intégrité, son identité, sa protection, et même sa capacité d’apprendre. Ainsi, la deuxième loi de la prévention des violences sexuelles faites aux enfants consiste à renforcer les relations de confiance lucide dans les familles et les institutions, où les enfants savent vers qui se tourner en cas de besoin, de doute ou de danger.
Donner des outils conceptuels pour nommer l’abus et demander de l’aide
Quand un enfant parvient à demander de l’aide, il parvient à rompre le silence, et ainsi la force du silence qu’imposent la dynamique abusive et l’agresseur lui-même. Pour cela, les enfants méritent de pouvoir compter sur la confiance nécessaire : savoir que l’on peut parler, qu’ils seront écoutés et protégés, et non réprimandés. Pour rompre le silence, il faut des concepts et des mots pour nommer l’abus et demander de l’aide.
Le devoir des adultes et des communautés garantes des droits ne consiste pas à effrayer les enfants ou à leur interdire d’être victimes, mais à leur donner, dans un contexte de confiance, les concepts et les outils pour qu’ils puissent demander de l’aide lorsqu’ils se sentent piégés. Qu’ils apprennent à nommer leurs parties intimes, qu’ils sachent qu’ils ont des droits et que leur corps n’appartient qu’à eux.
Parler du sujet
Tout abus se nourrit du secret, du silence et de l’obscurité. Ce silence est capable de normaliser des comportements et des dynamiques très toxiques. C’est pourquoi parler, appeler les choses par leur nom, c’est comme allumer la lumière et voir ces dynamiques dans leur toxicité, les repérer, les prévenir et intervenir. Contre les dynamiques obscures, nous ne pouvons nous défendre qu’en allumant la lumière. Il existe des lieux, des familles, des communautés, des groupes ou des équipes de travail où parler d’abus semble plus agressif que d’abuser. Dans ces milieux, il existe souvent une interdiction de questionner, de poser des limites, et même de prononcer le mot abus. Une interdiction qui n’est pas toujours explicite, mais qui peut être imposée indirectement, par l’ironie, la gêne ou d’autres dynamiques.
Mais parler est une manière de lutter contre l’abus, car il existe des situations abusives qui, pour les enfants comme pour les adultes, semblent ne pas avoir de nom, et faute de nom elles se banalisent, deviennent invisibles, s’installent et font beaucoup de mal.
Ne pas parler de l’abus, comme certaines personnes le croient, ne l’éloigne pas et ne le fait pas disparaître. Au contraire, cela le renforce, le rend insaisissable et omniprésent. Refuser de parler de l’abus rend les enfants plus vulnérables. À l’inverse, la parole est une défense : nommer quelque chose permet de le maîtriser, de l’identifier et de le maintenir hors des limites relationnelles du contexte. Le silence est la pierre angulaire des violences sexuelles faites aux enfants, et pour rompre ce silence abusif, il faut commencer à les nommer. Parler de l’abus, c’est savoir qu’il existe, reconnaître ses dynamiques précoces et intervenir à temps. Parler entre adultes, hommes et femmes, mais aussi, de manière adaptée à leur âge, avec les enfants.
Comprendre le phénomène de l’abus
Les violences sexuelles faites aux enfants sont entourées de nombreux mythes, et il faut les affronter. Connaître le phénomène, à partir de données scientifiques, fondées sur la réalité, permet non seulement de le comprendre de manière plus fiable, mais aussi de le prévenir, de le repérer et d’intervenir de manière plus efficace, adéquate, éthique et opportune. Cela permet en outre davantage d’empathie et de compréhension envers les personnes qui, dans leur enfance, leur adolescence ou à tout autre moment de leur vie, ont été victimes d’une forme d’atteinte dans le domaine de la sexualité. Connaître les statistiques, les conséquences, les facteurs de risque est fondamental pour prévenir. Par exemple :
- 10–25 % de la population sera victime d’une forme d’atteinte dans le domaine de la sexualité avant l’âge de 18 ans, selon diverses études.
- 80 % des victimes sont des femmes.
- < 10 % est porté à la connaissance des autorités : il s’agit de l’une des infractions et des atteintes les moins signalées et déclarées.
- 1 sur 2 : une victime sur deux finit par le raconter et demander de l’aide ; la plupart souffrent en silence.
- 95 % des cas de violences sexuelles faites aux enfants sont commis par un homme.
- 80 % des cas signalés sont commis par une personne connue ou du cercle familial de la victime.
- 75 % des cas sont commis par la manipulation, l’imposition du secret ou l’abus du lien de confiance dans une relation asymétrique.
Être attentif ou attentive aux indicateurs d’abus
Prévenir les violences sexuelles faites aux enfants exige d’en comprendre la réalité, les dynamiques et les manifestations, surtout à leur début. Dans de nombreux cas, l’abus sexuel commence par de petits rapprochements, des manipulations, des exigences de garder un secret, des manques de respect ou des franchissements des limites corporelles qui se normalisent peu à peu.
Les indicateurs physiques et comportementaux doivent être étudiés en contexte et expliqués par un ou une professionnelle spécialisée en santé mentale de l’enfant, car la plupart peuvent être équivoques et doivent être compris en contexte et pondérés avec soin. C’est pourquoi nous appelons à demander une formation spécialisée sur les indicateurs, et à prêter attention, outre aux indicateurs physiques, psychologiques, sexuels, sociaux ou comportementaux, aux indicateurs contextuels. Il est fondamental d’être attentif aux contextes ou aux climats relationnels abusifs, où dominent l’imposition de l’autorité ou la manipulation, le mensonge ou l’ambiguïté dans les relations, le dénigrement et l’abus de pouvoir et de conscience. En général, la première manifestation de l’abus se trouve dans un milieu qui est abusif ou qui l’est devenu. Lorsqu’une relation, une équipe de travail ou un climat familial commence à se troubler, il faut y prêter attention, intervenir, demander de l’aide.
Réduire les occasions de risque
Les violences sexuelles faites aux enfants ont certaines conditions de survenue. David Finkelhor, sociologue spécialiste de l’abus envers les enfants, propose la théorie des préconditions de l’abus (Finkelhor, 1984). Selon lui, la personne qui commet une atteinte sexuelle franchit une série de barrières, personnelles, sociales et contextuelles, jusqu’au moment même de la transgression. Certaines de ces transgressions précoces peuvent être repérées et faire l’objet d’une intervention, d’autres non. La première précondition est la motivation interne qui pousse à désirer abuser sexuellement. Cet élément est incontrôlable pour une communauté, car le seul désir n’est pas détectable par autrui. La deuxième condition est la transgression des barrières éthiques internes, c’est-à-dire la décision ferme de commettre l’abus. Cette étape de l’abus n’est pas non plus contrôlable, puisque toute décision relève de la sphère interne de la personne qui commet l’infraction. L’étape suivante, en revanche, la transgression des barrières sociales, externes, peut être repérée et contrôlée par le contexte dans lequel se trouve cette personne.
Sur ce point, la théorie de la confiance lucide est très importante. La confiance aveugle nous conduit à normaliser n’importe quelle situation abusive sans voir les risques, les atteintes et les souffrances qu’elle implique ; la méfiance totale, comme réponse paranoïaque à la confiance aveugle, peut nous faire voir tout comme une agression, sans distinguer ce qui est vraiment une atteinte de ce qui ne l’est pas. À l’inverse, la confiance lucide consiste à faire la lumière, à nommer et à établir des limites claires et validées dans les relations, en particulier dans les relations asymétriques. La confiance lucide exige en outre d’examiner les conditions dans lesquelles se trouvent les adultes et les enfants, pour réduire les occasions de risque accru. Ces occasions doivent être évaluées dans chaque organisation ou communauté éducative, mais quelques pistes d’évaluation sont : la solitude et la vulnérabilité dans lesquelles les enfants peuvent se retrouver face à un adulte ; la possibilité d’établir des méthodes de contrôle croisé ; des lieux visibles où la parole est partagée ; éviter qu’un adulte ait le monopole du pouvoir ; que les enseignants, entraîneurs, guides musicaux ou spirituels de toute sorte n’aient pas la charge d’enfants ou d’adolescents sans contrôle ni visibilité extérieurs, car cela peut constituer une occasion pour un agresseur, qui a décidé de commettre l’atteinte, d’accéder à un moment de vulnérabilité sans être contrôlé par personne. Mieux vaut davantage de contrôle croisé, où personne ne cache de situations, que d’avoir à déplorer une situation abusive. La prévention ne consiste pas à créer la panique, l’hystérie collective ou la paranoïa, mais un espace de lumière, de lucidité, de liberté et de pensée critique, pour pouvoir réellement compter les uns sur les autres. Cet espace de lucidité est un espace de soin et d’engagement mutuel.
Créer des espaces permanents de sensibilisation
Les violences sexuelles faites aux enfants tombent facilement dans le silence normalisateur des familles et des institutions. Parfois, la peur de parler de l’abus ou de l’affronter est plus grande que la peur qu’il se produise. Ainsi se noue une collusion souterraine entre ceux qui cherchent à abuser et ceux qui ont le pouvoir de prévenir ou d’arrêter cet abus. Éviter de parler de l’abus ne supprime pas l’abus ; cela nous prive seulement des outils nécessaires pour le prévenir, le repérer et intervenir. Et cela ne se fait pas une fois pour toutes, avec une conférence, un article ou une vidéo : il faut, en plus de se former sur le plan technique, développer une sensibilité au sujet. Les conversations menées dans une approche fondée sur les droits de l’enfant, le traumatisme et surtout la résilience permettent de sensibiliser et, ainsi, d’engager les personnes et les communautés dans la prévention. Sensibiliser ne signifie pas faire souffrir ceux qui écoutent, mais susciter un engagement à partir de l’empathie, et non de la pitié ou du voyeurisme. Il y a des livres et des conférences si descriptifs qu’ils ne suscitent que du rejet chez nous qui écoutons. Sensibiliser ne signifie pas semer la terreur, mais éveiller la conscience. Cela doit laisser une disposition de tranquillité inquiète, le sentiment d’allumer la lumière pour comprendre que l’abus peut commencer par de petites transgressions, qu’il faut nommer et limiter immédiatement. Il ne faut tomber ni dans la paranoïa ni dans l’aveuglement ; ni dans le silence complice ni dans le voyeurisme. Pour que la sensibilisation soit efficace, ses références doivent être les droits des enfants et adolescents, la résilience et le soin. En guise de conseils pratiques, il est important d’échanger avec des spécialistes, femmes et hommes, de la résilience et de lire les droits de l’enfant, car une famille et une communauté qui respectent les droits de l’enfant ont plus de chances de prévenir, de repérer et de prendre en charge de manière précoce et adéquate une possible atteinte à ces mêmes droits. Dans les écoles et les institutions, nous conseillons d’organiser des conférences et des conversations explicites sur l’abus, avec des spécialistes du sujet, dans une approche fondée sur les droits. C’est ainsi que la communauté se renforce.
Connaître et créer des réseaux d’action
Les violences sexuelles faites aux enfants sont une atteinte dont la pierre angulaire est le silence, le secret, l’isolement. Pour les prévenir et lutter contre elles, il est fondamental de pouvoir compter sur des personnes et des organisations qui connaissent le sujet et qui sont activement engagées dans sa connaissance et dans l’action. Cela signifie créer et renforcer des réseaux qui permettent une meilleure protection et un plus grand bien-être des enfants et adolescents. Ces réseaux agissent en suscitant la prise de conscience, la connaissance, la disponibilité pour aider en cas de doutes ou de soupçons précoces. Il faut aller au-delà de son propre noyau, de sa famille, de son équipe de travail, de son école ou de son organisation, et s’ouvrir à la création d’espaces de soutien mutuel, de bientraitance, de respect et de soin. Entrer en contact avec les organisations de l’enfance et de l’adolescence du secteur, les bureaux de protection des droits (OPD) et les bureaux locaux de l’enfance (OLN) de la commune, mais aussi avec les services de santé mentale et familiale, les réseaux de psychologues, femmes et hommes, qui travaillent sur l’enfance, l’attachement et le jeu, pour créer des espaces de bientraitance fondés sur la promotion des droits de l’enfant. Mais aussi connaître le ministère public (parquet), le Défenseur des droits de l’enfant du Chili (Defensoría de la Niñez), les services de police chargés de la famille et la brigade des délits sexuels. Comme nous l’avons dit, il ne s’agit pas de créer l’alarme ou la panique dans la communauté, dans la famille ou chez les enfants, mais tout le contraire : créer un climat de confiance lucide envers l’enfance et les familles. Garder à l’esprit les lieux vers lesquels se tourner en cas d’atteinte ou de soupçon ne signifie pas méfiance ou panique, mais responsabilité dans le soin et conscience de la vulnérabilité. Le conseil de notre Fondation est de rechercher ces réseaux de soutien, de protection et de promotion spécialisés dans l’enfance et l’adolescence. Si vous ne parvenez pas à les créer, comptez sur nous.
- Organisations de l’enfance et de l’adolescence
- Bureaux de protection des droits (OPD) et bureaux locaux de l’enfance (OLN)
- Santé mentale et familiale
- Psychologues de l’enfance
- Ministère public (parquet)
- Défenseur des droits de l’enfant du Chili
- Police de la famille et brigade des délits sexuels
Créer et diffuser des protocoles de prévention et d’intervention
La prévention des violences sexuelles faites aux enfants exige des organisations qui travaillent avec des enfants et adolescents qu’elles disposent de protocoles de prévention et d’intervention opportuns et adéquats. Si vous faites partie d’une organisation, assurez-vous qu’un protocole existe, qu’il est à jour, qu’il implique la communauté dans des activités de prévention et qu’il est connu des différents acteurs. Si votre fils ou votre fille fréquente une école, un groupe scout, une paroisse ou une autre institution, assurez-vous qu’elle dispose de protocoles. Lisez-les et commentez-les. S’il n’y en a pas, ce n’est pas seulement votre droit, mais votre devoir éthique d’exiger qu’ils soient créés et partagés. Que doit contenir un protocole ? Voici quelques points nécessaires pour disposer d’un protocole vraiment utile, et non d’un document inutilisable. D’abord, il doit adopter une position éthique claire, idéalement dans une approche fondée sur les droits de l’enfant et de l’adolescent. Cette approche doit favoriser un climat de respect de ces droits comme moyen de construire des stratégies de prévention. Ensuite, il faut une définition de l’abus sexuel et de toutes les situations qui déclencheront le protocole. Cette définition doit aller au-delà des définitions strictement juridiques, car elle doit inclure les circonstances préalables, ambiguës, qui peuvent ouvrir la voie à l’abus. Elle doit cependant inclure aussi les définitions juridiques, car celles-ci montrent les responsabilités juridiques et pénales. Le protocole doit en outre comporter un logigramme des actions et des responsables, indispensables dans un protocole. Sans actions ni responsables, personne n’agira et tout finira dans l’indifférence et les accusations croisées. Savoir qui doit agir et comment le faire apporte de la tranquillité à la communauté. Un protocole doit rendre visibles les réseaux d’organisations publiques et privées qui protègent les enfants et adolescents. Les protocoles doivent être mis à jour chaque année, intégrer de nouvelles formes de prévention et décrire de nouvelles formes de risque et d’abus à identifier. Enfin, nous recommandons que les protocoles ne soient pas rédigés par des avocats ou des avocates, ni par des entreprises qui cherchent à protéger la responsabilité des écoles, mais par toute la communauté engagée pour le bien-être des enfants et adolescents.
Un protocole utile comporte
- Une position éthique claire, dans une approche fondée sur les droits de l’enfant et de l’adolescent
- Une définition de l’abus sexuel qui va au-delà du juridique, et qui inclut aussi les définitions juridiques
- Un logigramme des actions et des responsables
- Les réseaux d’organisations publiques et privées qui protègent les enfants et adolescents
- Une mise à jour chaque année, avec les nouvelles formes de prévention et de risque
- Une rédaction par toute la communauté, et pas seulement par des avocats ou des entreprises
Bibliographie
- Ambroise-Rendu, A.-C. (2014). Histoire de la pédophilie, XIXe-XXIe siècle. Paris : Fayard.
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- Finkelhor, D. (1984). Child Sexual Abuse: New Theory and Research. New York : The Free Press.
- Fundación para la Confianza (2021). 10 años por un mundo sin abuso.
- Ministerio de Desarrollo Social y Familia (2022). Loi 21.430 sur les garanties et la protection intégrale des droits de l’enfance et de l’adolescence (en espagnol). bcn.cl/2yieq
- Murillo, J. A. (2012). Confianza lúcida. Santiago : Uqbar.
- Murillo, J. A. (2020). « Abuso sexual, de conciencia y de poder: hacia una nueva definición ». Estudios Eclesiásticos, 95(373), 415-440. doi.org/10.14422/ee.v95.i373.y2020.005
- Murillo, J. A., Mendiburo-Seguel, A., Santelices, M. P., Araya, P., Narváez, S., Piraino, C., Martínez, J. et Hamilton, J. (2021). « Abuso sexual temprano y su impacto en el bienestar actual del adulto ». Psicoperspectivas, 20(1). doi.org/10.5027/psicoperspectivas-vol20-issue1-fulltext-2043
- Summit, R. C. (1983). « The Child Sexual Abuse Accommodation Syndrome ». Child Abuse and Neglect, 7, 177-193.
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À propos de l’auteur. José Andrés Murillo est docteur en philosophie de l’Université Paris VII. Fundación para la Confianza ; enseignant-chercheur à l’UC (Université pontificale catholique du Chili), Centre de recherche sur l’abus et l’adversité précoce (CUIDA).
À propos de cette édition. Version web du texte publié en PDF, avec les coquilles corrigées et de nouveaux graphiques qui résument le contenu. Les références juridiques sont celles en vigueur à la date du texte. Télécharger le PDF original (en espagnol)
Traduction de la Fundación Para la Confianza. En cas de différence, la version espagnole prévaut. Version espagnole.
