Chapitre 4 · 10 ans pour un monde sans abus
Former à la confiance : l’expérience éducative de notre Fondation
Chapitre 4. L’expérience éducative de la Fondation : alliances avec des communautés éducatives, formations diplômantes pour les professionnels et formations pour les institutions, racontées par une directrice de jardin d’enfants, une psychologue de Gendarmería (l’administration pénitentiaire chilienne) et une école d’Osorno.
Sommaire du livre
L’abus se produit en tout lieu, dans tout contexte ou toute situation. Y être attentif est donc une responsabilité de toutes et de tous, mais elle n’est pas intériorisée dans la société, même si nous voudrions qu’elle le soit. C’est pourquoi le travail de sensibilisation et de formation sur la question de l’abus est une tâche que la Fundación para la Confianza a intégrée à sa mission, en rendant visible le fait que nous devons être vigilants, mais aussi en formant des personnes pour qu’elles puissent non seulement comprendre les dynamiques de l’abus, mais être des agents actifs de son repérage, de l’intervention et de sa prévention.
Nous présentons ci-dessous trois témoignages qui rendent compte de différents espaces dans lesquels la Fondation a mis à disposition des façons d’apprendre, de sensibiliser et de prévenir l’abus dans différents lieux et contextes.
- AlliancesDes interventions auprès d’institutions pour améliorer leurs protocoles d’action et de prévention de l’abus.
- Formations diplômantesDes programmes pour les professionnels sur les dynamiques abusives, la législation, le bien-être socio-émotionnel, la prévention et le repérage précoce.
- Formations pour les institutionsDes formations pour les enseignants et le personnel, pour prévenir avant qu’un abus ne se produise.
Alliances
Les cas d’abus traversent tous les contextes, lieux, situations et personnes et, même s’il est établi que la majorité des abus sexuels se produisent au sein du foyer, il est nécessaire d’être plus vigilant dans les espaces où existe une asymétrie de pouvoir, et où il y a le moindre risque que quelqu’un puisse profiter de ce pouvoir. C’est pourquoi le programme de prévention et d’éducation de la Fundación para la Confianza prévoit, dans son travail, de nouer des alliances avec des institutions pour y intervenir et améliorer leurs pratiques en matière de protocoles d’action et de prévention de l’abus.
Carolina
Carolina Reyes était directrice du jardin d’enfants Castorcitos depuis trois mois, et elle devait déjà faire face à une situation complexe et délicate. Quelques semaines avant sa prise de fonctions, un cas présumé d’abus au sein du jardin d’enfants, commis par un enseignant extérieur, avait été révélé. Les alertes se sont déclenchées, et un processus dur, mais nécessaire, a immédiatement commencé.
Le jardin d’enfants Castorcitos, comme l’explique sa directrice, est une institution du ministère des Travaux publics (MOP) ; c’est donc l’administration du ministère qui, lorsque la situation a été connue, a rapidement ressenti le besoin de faire appel à une aide extérieure, et c’est ainsi qu’a commencé la relation avec la Fondation.
« Dès le début, quand on a décidé d’engager une alliance avec la Fondation, ils ont été très réalistes sur ce que nous vivions. À aucun moment ils n’ont minimisé les choses, ni ne nous ont dit : “restez tranquilles, ça arrive partout”, je n’ai jamais entendu un commentaire pareil, ils nous disaient toujours : “c’est grave, il faut qu’on se soutienne” », se souvient Carolina, à propos de ses premiers échanges avec l’équipe Alliances de Para la Confianza.
À cette époque, comme elle le raconte, « nous étions tous un peu perdus, et la Fondation nous a aidés à nous organiser. Ils ont commencé à faire des formations et des conférences pour les parents et responsables légaux (apoderados) du jardin d’enfants, en leur expliquant ce qu’est un abus sexuel, parce qu’au fond c’est quelque chose qu’on ne s’attend jamais, à aucun moment de sa vie, à rencontrer, mais malheureusement c’est quelque chose de très proche. On le voit tous les jours aux informations, mais bien sûr, on aimerait que ça n’arrive jamais, que les enfants ne souffrent pas comme ça, mais c’est une réalité, et c’est ainsi que la Fondation l’a présentée : comme une réalité, quelque chose de tangible, quelque chose qui peut arriver n’importe où, même à la maison ».
Et quand elle se souvient du début de cette alliance, celle-ci est partie d’un objectif clair : « nous avons toujours voulu que la Fondation, et l’alliance, nous aident à améliorer notre protocole d’action face aux atteintes aux droits des enfants qui, même si nous l’avions, présentait plusieurs lacunes. Nous avons commencé à avoir des réunions, d’abord avec ma hiérarchie, pour connaître un peu la Fondation, puis nous avons commencé à organiser des groupes de travail avec des pères et des mères d’élèves, la hiérarchie du MOP, et des représentantes des éducatrices et de l’équipe technique de mon jardin d’enfants. Ils nous ont donné des lignes directrices, ils ont aussi reçu notre protocole, l’ont examiné et nous ont remis un premier rapport sur les améliorations que nous devions, ou qu’ils nous suggéraient, apporter ».
Avoir une alliance avec la Fondation, explique-t-elle, ce n’est pas qu’ils rédigent un protocole et le présentent, bien au contraire : « au fond, ils ne vont jamais te dire : bon, écris ceci ; ils t’orientent au fur et à mesure, ils nous ont énormément soutenus chaque fois que je leur envoyais des courriels, ou que je leur demandais de nous accompagner aux réunions avec les parents, ils étaient présents. Au fond, ils ont été notre compagnie, notre petite canne dans une période critique et difficile. Je me souviens qu’à un moment ils m’ont dit : “ça va passer, et ça va t’aider tellement que tu ne pourras pas l’imaginer, tu ne pourras pas en mesurer la portée”, et c’est ce qui s’est passé », se souvient Carolina.
Cependant, explique-t-elle, ce ne fut pas du tout un processus facile et, pendant l’élaboration de ce nouveau protocole, Carolina a eu plusieurs conversations avec l’équipe de la Fondation dans lesquelles elle disait : « je ne sais pas si je vais être capable de faire ça, parce que je ne me sentais pas préparée à affronter quelque chose comme ça, ce qui n’est pas normal. Je pense que, quand on dirige un lieu, on devrait avoir tous les outils pour pouvoir agir de la meilleure façon. Dans ce cas, j’ai suivi mon instinct, et j’avais un document, j’ai agi conformément à ce que disait le papier, mais j’ai aussi pris des décisions qui ont été bien perçues, comme accompagner et ne pas rester assise à mon bureau ».
« Je savais que je devais toujours être en première ligne. Quand on a bien agi, il faut rester sur la brèche, quoi qu’il arrive, tu pleureras chez toi après ; j’ai beaucoup pleuré, je pleurais dans mon lit, sous la douche, avec mon mari, et j’ai tout lâché, mais en même temps je savais que je devais toujours aller au jardin d’enfants, parce que je ne pouvais pas laisser mon équipe seule. Ma vocation est forte, et avant tout je suis avec mon équipe et avec mes enfants, je sens que c’est une immense famille et c’est aussi ce qui m’a amenée à être forte et à me convaincre de nouveau que je suis capable, que j’y arrive ».
« On remet en question énormément de choses, même son propre travail, mais au fond, quand nous avons commencé à travailler sur le protocole, ça a été comme une renaissance, parce que là je me suis rendu compte que nous allions créer quelque chose ensemble avec les mamans, avec l’équipe que nous avons formée, qui a peut-être démarré de façon un peu tendue, mais nous avons fini très unies. Pour moi, dans tous les domaines, le plus important dans mon travail, ce sont les enfants, plus que toute autre chose, et c’est pourquoi nous devons être capables de les connaître un par un, de les voir, de les comprendre, de devenir aussi un peu leurs complices et de créer ces liens de confiance dans lesquels ils sentent que tu es une personne en qui ils peuvent avoir confiance à 100 % et que, s’il leur arrive quelque chose, personne ne va les mettre en doute ».
« Sur le moment, on voit ça comme quelque chose dont on ne pourra vraiment pas s’échapper, mais en vérité ça a été un très grand apprentissage et aujourd’hui je me sens beaucoup plus capable d’affronter les différentes difficultés que ce poste peut amener. Je me sens forte dans mon poste, et il y a aussi eu un changement de perception au MOP, ce qui a été merveilleux et dont je suis très reconnaissante ; je sens qu’on a beaucoup confiance en moi, et moi aussi j’ai pleinement confiance dans mon travail, je veux dire que je me sens très sûre de ce que je fais, des décisions que je prends ».
« Nous avons réussi à élaborer avec la Fondation un protocole complet, avec des mots appropriés, et qui soit un document que toute personne qui le lit puisse comprendre, parce que c’était une lacune de l’ancien. Et finalement, c’est ce qu’il est devenu ».
« Personne ne voudrait qu’un enfant passe par une situation pareille, ni un garçon, ni une fille, ni personne, mais ce sont des choses qui existent et il faut ouvrir les yeux et comprendre que ce n’est pas si loin de la réalité, et que nous qui avons des enfants, des neveux, des cousins, nous devons prendre en charge nos enfants, nous devons toujours être très attentifs, ce qui ne veut pas dire les mettre dans une bulle, mais avoir les antennes bien en alerte face à leurs changements ».
« Maintenant, plus que jamais, j’ai très clairement en tête que nous devons être les garants des droits de ces enfants, prendre soin d’eux, et leur apporter toute la sécurité ; et si cela voulait dire travailler intensément deux ou trois mois pour sortir un protocole, il fallait le faire, et c’était la priorité numéro un ».
Finalement, explique-t-elle, elle espère évidemment qu’ils n’auront jamais à appliquer le protocole, « mais le plus important — maintenant —, c’est que nous devons trouver une stratégie pour que demain les parents et le personnel sachent de quoi il s’agit, pour que, si un jour nous devons l’appliquer, ils sachent ce qu’il faut faire, et qu’il ne reste pas rangé dans un tiroir. Nous voulons que, si cela nous arrive de nouveau, quelle que soit la personne du jardin d’enfants à qui on pose la question, elle dise :
« voilà ce qu’il faut faire, rapidement. Qu’il n’y ait aucun doute, qu’on n’ait pas besoin de prendre le papier et de le lire, mais que ça vienne naturellement, c’est ça l’idée ».
Le soutien que leur a apporté la Fondation, comme l’explique Carolina, elle peut le définir comme une « reconstruction de la confiance », car « ils nous ont donné les mots justes, ils nous ont aussi donné des outils personnels pour faire face à des personnes qui peuvent être en colère et dont la colère se comprend. Je veux dire, on parle d’enfants, on parle de parents inquiets, qui avaient peur de ce qui se passait, de parents qui ne savaient pas si on avait bien agi ou non, alors ils te le disent mal, mais ça n’invalide pas ce qu’ils pensent. Moi aussi j’ai un fils et j’aurais peut-être réagi de la même façon, et c’est là qu’il faut garder les pieds sur terre et comprendre que ces faits arrivent, que ce n’est pas quelque chose de lointain, et qu’il faut être préparés ».
« Je sens que l’objectif que j’ai, et celui de notre jardin d’enfants, est aujourd’hui le même que celui de la Fondation : apporter de la sécurité aux enfants, garçons et filles, leur offrir des espaces de confiance, et nous efforcer jour après jour de construire ces espaces pour eux, et c’est le travail que nous faisons aujourd’hui avec fierté ».
Formations diplômantes
La formation d’agents actifs contre l’abus est une responsabilité que la Fundación para la Confianza considère comme urgente et très nécessaire. C’est pourquoi, au moyen d’une offre croissante de programmes destinés à différents professionnels, elle cherche à former à des thématiques qui enseignent les dynamiques abusives, la législation en matière d’abus sexuel, le bien-être socio-émotionnel et, surtout, la prévention et le repérage précoce des abus.
Macarena
« Bon, que diriez-vous de nous présenter rapidement ? »
Premier cours de la formation diplômante en droit, 2017
C’est l’une des phrases que l’on a entendues lors du premier cours de la formation diplômante en droit de la Fundación para la Confianza, en 2017. Dans la salle, la grande majorité des participants étaient des avocates et des avocats proches du travail avec l’enfance et avec les victimes d’abus sexuel, ce qui est logique, bien sûr, puisque c’était le public visé par le cours.
Macarena Martínez ne correspondait à aucune de ces caractéristiques. Elle aussi était dans la salle, mais elle venait « de l’autre côté de la lune », comme elle le décrit. Macarena est psychologue et, contrairement à ses camarades, elle travaille à Gendarmería (l’administration pénitentiaire chilienne), auprès d’auteurs de violences sexuelles.
Oui, cela a suscité de la curiosité, « parce que c’est comme si tu travaillais avec les méchants », explique Macarena, « mais j’insistais aussi sur le fait que, dans mon travail, la victime était présente. Par exemple, quand une mesure accessoire n’est pas respectée (par exemple, une interdiction d’approcher), moi, en tant que représentante légale de Gendarmería, j’ai un rôle central dans lequel je peux aider à protéger la victime ; c’est avec ce genre d’idées que j’essayais d’expliquer au groupe en quoi consiste mon travail ».
Au sein de l’institution, elle est chargée de travailler avec des primo-délinquants, hommes et femmes, qui doivent exécuter des peines de substitution (penas sustitutivas). Macarena a pour tâche de s’entretenir avec eux et de rédiger des rapports permettant de déterminer si la personne pourrait, ou non, exécuter une peine hors de la prison, et elle doit en outre contrôler que ces peines sont bien exécutées.
« Dans le travail que je fais à Gendarmería, tout est très cloisonné. Il y a ceux qui travaillent avec les agresseurs et ceux qui travaillent avec la victime, et j’ai toujours essayé d’ajouter le regard de la victime, même si ce n’est pas si courant de le faire.
Les délits sexuels se produisent à 70 % dans le contexte intrafamilial, et moi je suis chargée du suivi de l’exécution des peines de condamnés qui sont en liberté, où bien souvent la victime fait partie du système familial immédiat de cet agresseur ; tenir compte de la victime n’est donc pas seulement une responsabilité, mais un devoir éthique ».
Il y a 25 ans que Macarena a commencé à travailler à Gendarmería. Ce fut l’un de ses premiers emplois et une option nouvelle, différente de ce qu’elle avait appris à l’université ou de ce qu’elle connaissait du monde du travail.
« Il y avait peu d’institutions, à l’époque, qui s’occupaient des victimes. On n’en parlait pas et, dans le monde juridique, la victime était invisibilisée ; alors, très vite, j’ai senti qu’il y avait un travail à faire là, j’ai vu qu’il y avait un créneau professionnel. Il n’y avait rien de structuré, il n’y avait pas de modèle de rapport pour le tribunal, il n’y avait rien. Je savais que ce que je devais faire, c’était recommander, ou non, l’exécution d’une peine en liberté, mais je ne savais pas très bien comment le construire, et je me suis mise à lire des rapports et d’anciens dossiers, et je me suis rendu compte que la victime était là. Il était impossible que je ne mette pas l’accent sur la victime. »
« Finalement, la possibilité de recommander ou non la liberté va de pair avec la possibilité de récidive, et avec le fait que la victime revive ou non la même chose. Alors c’est parfois difficile, pour quelqu’un qui voit ces personnes complètement séparées, de comprendre l’intégration qu’il y a dans chaque cas concret. J’ai eu à traiter des cas de viol sur des filles de 14 ans, où un enfant est né, et pendant que je fais les évaluations ou le contrôle de l’exécution de la peine, un deuxième bébé naît, et je me rends compte que dans cette famille il n’y avait pas d’interdiction d’approcher, et qu’ils continuaient à vivre ensemble ».
« Et je me suis donc vue dans l’obligation éthique de me former et de mieux comprendre ces dynamiques », se souvient Macarena, car sa formation ne lui avait même pas donné l’occasion de l’apprendre : « Le premier cours de psychologie juridique, l’Université du Chili l’a eu en 96 (quelques années après qu’elle a obtenu son diplôme), alors je n’avais rien vu de tout cela pendant mes études ».
En 2016, elle a trouvé l’occasion de le faire.
« Cette année-là, José Andrés Murillo a donné un séminaire à la Fondation, ouvert à des personnes qui n’étaient pas nécessairement des professionnels.
Je n’ai pas hésité et je me suis inscrite. Ça a été mon petit cadeau personnel, parce qu’il commençait le 4 octobre, le jour de mon anniversaire. En arrivant, je me suis rendu compte que c’était un groupe où il y avait des musiciens, des victimes, un jeune qui étudiait le droit, des personnes très différentes, et c’est là que j’ai commencé à connaître la théorie du pouvoir en relation avec les abus sexuels », se souvient Macarena.
« Ces six séances que j’ai suivies, ces six cours, ont changé pour toujours ma conception des dynamiques abusives. Après ça, j’étais accrochée, et je me suis inscrite à la formation diplômante de l’année suivante ».
Son arrivée dans la formation diplômante sera quelque chose qu’elle n’oubliera jamais, « parce que je sens que les autres étudiants ont pensé : “mais qu’est-ce qu’elle fait ici, elle travaille avec les méchants”, mais en vérité ce n’était pas si étranger pour moi, ce n’était pas comme si je m’inscrivais à un cours de la NASA sans rien savoir, non, c’était quelque chose que je maîtrisais, et j’ai vu que c’étaient des enseignants qui travaillaient dans ces domaines, et c’est quelque chose que je souligne, parce qu’après ces formations diplômantes j’ai fait un master, et les professeurs que j’ai eus là-bas étaient des universitaires, et beaucoup maîtrisent la théorie, mais tous n’avaient pas travaillé avec des victimes. Dans la formation diplômante, j’ai vu des personnes qui travaillaient avec l’enfance, qui travaillaient avec des victimes, alors si tu posais une question, ils y répondaient à partir de leur expérience ».
Elle ne regrette absolument pas de l’avoir fait. En fait, l’année suivante, elle a suivi l’autre formation diplômante proposée par la Fondation, celle d’accompagnement psychosocial.
C’est que, comme elle l’explique, elle pense que cela l’a beaucoup aidée sur le plan professionnel, à améliorer ses pratiques de travail, et à contribuer à éduquer ses collègues et à ne pas perpétuer chez eux des idées nuisibles : « on entend beaucoup de professionnels de Gendarmería très biaisés, qui te disent : “oh, c’était juste un petit attouchement”, “c’est arrivé une seule fois”, “bon, l’enfant s’est laissé faire cette fois-là” ; alors comprendre la dynamique, les concepts, savoir clairement qu’il y a une théorie, et que ces événements abusifs ne surgissent pas de nulle part, m’a beaucoup aidée à ne pas continuer à reproduire ces idées, et à expliquer qu’il y a une préparation de la victime, une mise sous silence de la victime, et une dynamique très dangereuse ».
« Ça m’a aidée à comprendre la façon dont se comporte la victime. Aussi pourquoi il ne faut pas forcer un récit, et ça m’a aidée à défendre la poursuite de la procédure, parce que beaucoup disent que s’il n’y a pas de récit, on ne peut pas poursuivre l’affaire, mais dans ces situations il est important de dire qu’il ne faut pas faire pression sur l’enfant pour qu’il parle, parce qu’il ne peut pas encore mettre en mots ce qui lui est arrivé. En revanche, par l’expertise psychologique, on peut aborder le dommage, et expliquer pourquoi cet enfant ne peut pas parler à ce moment-là. Pour comprendre tous ces aspects, ce que j’ai appris dans les formations diplômantes a été fondamental, et aussi tout ce que j’ai appris à Gendarmería. Ça m’a aidée à voir le problème comme un tout ».
Ces expériences de formation ont aussi aidé Macarena à asseoir sa crédibilité car, comme elle l’explique, l’une des premières choses qu’on utilise pour discréditer un rapport est de mettre en cause la formation du professionnel qui l’a rédigé. Or, quand Macarena cite la Fondation, dit-elle en riant, « ils n’ont pas de quoi me contredire ».
La responsabilité qu’elle a ressentie ne s’est pas limitée à se former : elle a aussi voulu former d’autres personnes. C’est pourquoi elle a mis ses connaissances à disposition dans différents espaces. L’un de ceux qu’elle met le plus en avant est une expérience née de conseils de sécurité publique, où elle a proposé l’idée de former les enseignants de la commune de La Cruz. Plus de 80 enseignants y ont participé, et le succès a été tel que la Gobernación de Quillota (autorité provinciale) a demandé de la reproduire : « même avec toutes les personnes qui travaillent avec l’enfance, agents d’entretien, vétérinaires, secrétaires, personnel des centres de santé, de la Fundación Integra, ça a été très positif ».
« Et là, évidemment, dans la présentation apparaissent les formations diplômantes. J’y explique d’où vient ce que je vais exposer, je cite la Fundación para la Confianza, et j’explique ma motivation à apprendre, et l’immense responsabilité éthique qui, après avoir mieux compris le phénomène, devient plus forte et permanente ».
Formations pour les institutions
L’éducation est essentielle à plusieurs égards : connaître de nouvelles réalités, améliorer des compétences et reconnaître des problèmes qui, grâce à l’éducation, peuvent être réparés. L’abus peut être présent dans de nombreux lieux de la société, mais certains sont — malheureusement — plus propices à ce que des dynamiques de ce type se produisent. Les établissements scolaires ont été l’un des lieux où, fréquemment, des cas d’abus ont été révélés.
Il ne faut pas être fataliste, cela dit : ce n’est pas parce qu’il existe une école ou un lycée qu’il y aura des abus, mais prévenir est toujours une option qui, plus qu’idéale, est nécessaire.
Pour prévenir, il faut apprendre, se former et reconnaître que, même si rien ne s’est produit, il faut quand même éviter qu’un abus ait lieu. C’est précisément ce qu’a fait l’équipe de direction du Colegio San Mateo1 d’Osorno avec la Fundación para la Confianza, au moyen d’une série de formations pour ses enseignants et son personnel.
1 Il faut rappeler que, par le passé, le Colegio San Mateo d’Osorno a été un lieu où le prêtre Juan Miguel Leturia a commis des abus contre des élèves. La Fundación para la Confianza a déposé une plainte avec constitution de partie (querella) contre la congrégation pour dissimulation et a accompagné certains des survivants dans leur quête de vérité, de justice et de réparation. Toute notre solidarité avec eux. Même si ce témoignage n’a aucun lien avec cette affaire, il est important de préciser que notre engagement vise à ce que les enfants puissent compter sur un contexte scolaire plus sain, plus sûr et plus digne de confiance. C’est leur droit, et notre obligation est de travailler dans ce sens.
Juan Roberto
La fin de l’année 2019 a été une période particulièrement agitée pour le pays. Après l’explosion sociale (estallido social) d’octobre, il y a eu beaucoup de mouvement, et le désir d’une société sans abus est devenu une phrase très entendue. Au cours de ces mois, la performance « Un violador en tu camino » (« Un violeur sur ton chemin ») du collectif « Las Tesis » est devenue un étendard de la lutte contre la violence de genre, au Chili et dans les centaines de pays où elle a été reprise.
La période qui a suivi cette performance a été très particulière, marquée par une apparition massive de « funas », une forme de dénonciation publique faite la plupart du temps sur les réseaux sociaux, en grande partie par des femmes contre des personnes qui avaient abusé d’elles ; si elles n’étaient pas nouvelles, leur nombre a fortement augmenté, et la façon dont elles étaient faites — surtout sur Instagram — a créé un contexte propice pour que certaines soient faites par des adolescents ou des jeunes.
Le phénomène, qui a commencé quelques semaines après l’apparition de « Las Tesis », est difficilement quantifiable, car il s’est produit pour l’essentiel sur les réseaux sociaux, pas sur un seul en particulier, souvent sur des profils anonymes, et beaucoup privés. Il existe pourtant une forte perception que ce qui s’est vécu de novembre à janvier était quelque chose que nous n’avions jamais connu auparavant sur les réseaux.
« Que se passait-il ? Pourquoi y a-t-il autant de cas ? Que pouvons-nous faire ? Comment pouvons-nous aider ? » Ce sont quelques-unes des questions qui se sont posées au sein du Colegio San Mateo d’Osorno, après quelques « funas » qui ont commencé à circuler parmi les élèves de l’établissement.
« Nous nous sommes rendu compte que nous devions voir ce qui se passait dans les relations des élèves, garçons et filles, dans la vie affective et sexuelle de nos élèves, et un phénomène est apparu au grand jour qui nous parlait de relations toxiques et abusives. C’est là que nous avons dit : “nous avons besoin de nous former à cela, nous devons faire quelque chose” », se souvient Juan Roberto Rantul, directeur de la formation et de la pastorale du Colegio San Mateo, à propos du moment où il a eu besoin de la Fondation.
Il a pensé à la Fundación para la Confianza. Des années auparavant était née une préoccupation pour aborder les cas d’abus sexuels, non pas à cause d’un cas particulier, mais en raison du contexte dans lequel se trouve Osorno depuis un certain temps déjà.
Depuis 2015, la ville est l’épicentre d’une lutte constante de fidèles contre l’évêque du lieu, Juan Barros, accusé d’avoir dissimulé les abus de Karadima des années plus tôt. Cela, ajouté aux cas d’abus qui ont commencé à être connus chez les jésuites (congrégation dont fait partie l’école), a éveillé l’intérêt de se former et de se préparer à toute situation.
« L’actuel provincial de la Compagnie de Jésus, à propos de toutes les questions d’abus sur des enfants et des adolescents, cherchait une formation plus complète pour notre personnel, en particulier nos enseignants, et il nous a dit qu’il avait un lien avec Juan Carlos Cruz, et c’est lui qui a pris le premier contact », se souvient Roberto.
Comme il l’explique, auparavant l’école organisait un atelier animé par la personne responsable du domaine des abus ; il était très général et conceptuel, assez théorique : « nous n’avons pas réussi à produire de changements, alors nous avions besoin de quelqu’un qui comprenne vraiment cette problématique, et qui produise chez nous, en tant que communauté, un vrai changement ».
Pourtant, les années ont passé et on n’a plus beaucoup parlé du sujet. À la fin de l’année dernière, il a demandé un peu plus d’informations sur ce que faisait la Fondation dans le domaine éducatif, et c’est alors qu’il s’est rendu compte qu’elle ouvrait une porte dans ce domaine et que, selon lui, cela pourrait les aider.
Ainsi, après des recherches et après avoir trouvé le bon contact, la relation a commencé. Un programme a été établi, et la première activité a été programmée.
« Notre première rencontre portait sur la connaissance du phénomène des violences sexuelles faites aux enfants : qu’est-ce que c’était ? de quoi s’agissait-il ? quelle en était la portée ? Voilà quelques questions auxquelles nous avons pu répondre. En outre, ils nous ont donné des données statistiques au niveau national, au niveau scolaire, des informations que la Fondation avait et maîtrisait très bien. Nous avons aussi vu les causes, les conséquences, quels sont les fondements éthiques et les valeurs pour mener une action préventive ou une intervention de soutien en cas d’abus, et comment une communauté scolaire doit agir face à ce sujet, quelle serait sa façon de faire, sa méthodologie d’action », et, comme il s’en souvient, ce fut une séance complète, complexe, et qui a eu beaucoup de sens pour eux en tant que communauté éducative.
Lors de cette rencontre, ils ont aussi travaillé sur les funas, sur ce qu’il fallait faire et sur la façon de « ne pas mettre les pieds dans le plat », comme l’explique Roberto. « C’était quelque chose de relativement très nouveau pour nous et, même si nous n’y avons jamais adhéré, nous avions besoin de le comprendre pour pouvoir aider les personnes concernées ».
Dès le début, raconte-t-il, cela a été très apprécié par la communauté. Pour autant qu’il s’en souvienne, ils n’avaient jamais eu une « formation » racontée de façon aussi « réelle », sans fioritures ni euphémismes : ce fut une dose de réalité qui, même dure, s’est révélée très nécessaire.
« Cela a eu un impact positif de prise de conscience et, à partir de là, nous avons levé plusieurs tabous, surtout parce qu’il existait une peur d’aborder ces sujets, parce qu’on pensait à tort qu’il ne fallait en parler que lorsque cela arrive, et pas aussi pour prévenir », se souvient Juan Roberto.
« Nous, les formateurs ou les enseignants, avons peur d’aborder ce type de sujet ; c’est une question gênante que peut poser un enfant, un papa ou une maman ; alors, avec cet atelier, ce que nous avons fait, c’est perdre peu à peu notre peur, en construisant une bonne formation conceptuelle de base, et aussi une formation de base sur la façon de procéder. Cet atelier nous a beaucoup aidés dans notre effort pour améliorer nos protocoles d’action », explique-t-il.
À ce moment-là, ils ont mené un travail collaboratif à travers de nombreux courriels, de nombreuses conversations, où l’on réfléchissait à un programme commun qui réponde aux besoins de l’école, mais qui fasse aussi avancer les objectifs de la Fondation de créer des espaces sûrs pour les enfants et adolescents. Ce programme a été présenté à l’équipe de prévention des abus de l’école ainsi qu’à l’équipe de direction, et il a finalement été mis en œuvre en mars de cette année 2020.
La pandémie, si elle n’a pas changé l’objectif principal du programme, y a ajouté des modifications et des compléments, principalement dans le soutien aux enseignants, car la charge de travail — et la charge émotionnelle — a augmenté. « Nous avons alors décidé que le programme comprendrait des outils et des éléments pour les enseignants, afin qu’ils aient des ressources vers lesquelles se tourner quand ils se sentent dépassés, quand ils ont besoin de s’organiser, ou selon ce qui se présente ».
Une fois le programme actualisé, deux rencontres supplémentaires ont été programmées, l’une exploratoire et l’autre d’intervention par un travail de groupe sur Zoom, afin de pouvoir répondre à l’épuisement émotionnel qui touchait le personnel de l’école, que ce soit à cause du confinement, du stress, des angoisses ou de l’état de tension permanente ; il fallait répondre à cette problématique pour pouvoir aller bien et « projeter ainsi ce bien-être émotionnel sur nos jeunes, garçons et filles ».
« Et ainsi nous avons perdu peu à peu notre peur et vu comment recevoir une situation, comment l’orienter, comment l’école doit la porter dans le cadre juridique et légal, et qui allaient en être les responsables. Ce premier atelier nous a beaucoup éclairés et nous a ôté un stress face aux situations que nous vivons en tant qu’Église locale, au sein de la Compagnie de Jésus, et face à la responsabilité qui nous incombait en tant qu’école de la Compagnie sur ce sujet », se souvient Juan Roberto.
Comme il l’explique, ils tenaient beaucoup à bien faire les choses et à ne pas se tromper, et en cela la Fondation les a beaucoup aidés, surtout à clarifier des concepts, « et cela nous a orientés dans ce monde qui nous faisait peur ».
Il est d’ailleurs précis lorsqu’il identifie les fruits de cette relation courte — mais forte — avec la Fondation, et il les partage ainsi :
« Je vois trois changements : le premier dans la gestion de la direction de l’école, parce qu’on a commencé à considérer l’abus comme un sujet qui doit être abordé avec sérieux et que, même si nous avons une équipe interne, nous avions besoin d’un regard plus complet et global.
« Le deuxième, c’est que nous avons maintenant une plus grande clarté conceptuelle et procédurale. Autrement dit, aujourd’hui, un assistant de cycle ou un agent d’entretien de l’école est capable de faire face à une situation : si un élève lui dit quelque chose, ou s’il apprend une situation de ce genre, il sait quoi faire. Avant, chacun faisait ce qu’il pouvait, ce qu’il jugeait pertinent, c’était laissé au jugement personnel ; grâce à cet atelier, nous avons donc créé des critères de base d’action. Nous avons construit, débattu, et pour moi ce fut le fruit tant attendu de cet atelier.
« Le troisième, c’est qu’il nous a laissé des critères conceptuels avec lesquels nous pourrions améliorer toutes les procédures et tous les protocoles que nous avions eus jusque-là, la façon d’aborder ces nouvelles situations et ce que nous devions faire.
- Gestion de la directionL’abus devient un sujet abordé avec sérieux et avec un regard plus complet
- ClartéDes critères de base d’action : tout assistant ou agent d’entretien sait quoi faire si un élève lui dit quelque chose
- ProtocolesDes critères conceptuels pour améliorer les procédures et les protocoles de l’école
Et enfin, « au niveau du personnel et des équipes qui suivent les situations, cela nous a fait beaucoup de bien ; nous voulons donc continuer à faire grandir ce bien, en le travaillant ensemble, et en construisant un monde sans abus ».
À propos de cette édition. Version web du livre 10 ans pour un monde sans abus, publié en PDF par la Fundación para la Confianza en 2021 (première édition imprimée à 500 exemplaires, Ograma Impresores ; ISBN 978-956-402-822-4). Le PDF original est en espagnol. Directeur : José Andrés Murillo. Coordination générale : Nicole Del Río. Recherche et rédaction : Benjamín Gálvez. Direction artistique et conception graphique : Cristhian Sotomayor. Illustrations : Jesu Villa et Cristhian Sotomayor. Édition : Natalie Sève. Dans cette version, les coquilles ont été corrigées et des graphiques résumant le contenu ont été ajoutés ; les illustrations des personnes qui témoignent ne sont pas reproduites. Les chiffres, fonctions et références juridiques sont ceux de la date du livre. Télécharger le PDF original (en espagnol)
Traduction de la Fundación Para la Confianza. En cas de différence, la version espagnole prévaut. Version espagnole.
