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Para la Confianza · por un mundo sin abuso
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Chapitre 3 · 10 ans pour un monde sans abus

Faire confiance, c’est accompagner

Chapitre 3. Les groupes d’entraide, l’accompagnement juridique, les orientations psychologiques et Línea Libre (ligne d’écoute de la Fondation), racontés par quatre personnes qui y sont passées.

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Une personne qui a subi un abus tend, dans une grande partie des cas, à le vivre dans la solitude. L’isolement devient un facteur commun. Après avoir pris conscience de l’abus, les victimes pensent souvent que personne ne les croira ni ne les comprendra, que personne ne les soutiendra. Et celui qui a commis l’abus cherche à produire ce sentiment chez la victime pour s’assurer ainsi l’impunité. C’est pourquoi l’accompagnement est fondamental dans le processus de guérison, et il exige un effort supplémentaire de la part de la personne qui l’a subi.

Nous présentons ci-dessous quatre histoires de personnes qui ont pu briser cette barrière et commencer à se faire accompagner, dans différents espaces de la Fundación para la Confianza.

Les quatre formes d’accompagnement que présente le chapitre, chacune avec un témoignage.

Groupes d’entraide (GAMU)

Les groupes d’entraide (GAMU, selon leur sigle espagnol) sont un espace d’accompagnement que la Fundación para la Confianza a commencé à mettre en place il y a plusieurs années. Leur dynamique consiste à réunir des groupes de cinq à dix personnes qui, accompagnées par des animateurs professionnels, peuvent partager et reconstruire des expériences en se reconnaissant dans les autres. Ce n’est pas une thérapie, mais c’est un espace où les victimes directes ou secondaires d’abus peuvent faire concrètement l’expérience de ne pas être seules.

Cristóbal

« Je viens de tomber sur une funa contre mon prof d’EPS pour un viol en 2003, le même qui a abusé de moi pendant des années, entre 2006 et 2008, qui sait combien d’autres victimes il y a... TU VAS TOMBER ! »

Message publié sur Twitter

Ce fut un message bref, mais puissant. Avec ces mots, Cristóbal Saavedra, aujourd’hui âgé de 26 ans, a partagé sur Twitter une accusation (au Chili, une funa est une dénonciation publique, le plus souvent sur les réseaux sociaux) contre la personne qui, dans son enfance, avait abusé de lui.

Il ne se souvient pas bien de l’endroit où il était, ni de ce qu’il faisait, mais il se rappelle ce qu’il a ressenti : « je suis resté glacé, j’étais mal. Je ne m’y attendais pas, je pensais être un des premiers à avoir subi un abus de la part de ce connard, et ça a été violent d’apprendre qu’il y avait beaucoup plus de gens, qu’une autre personne l’avait vécu bien avant (dans une autre école et plus de dix ans plus tôt), et c’était dingue, très fort, choquant. Je suis devenu super nerveux et j’ai eu ce premier réflexe de partager la publication, de la partager sur mes réseaux, comme si j’avais un truc dans le ventre, une colère énorme ».

Depuis 2015, l’année où il a commencé à prendre conscience intérieurement de ce qui lui était arrivé, Cristóbal n’avait parlé avec personne d’autre qui ait traversé une situation d’abus.

Se sentir seul n’a pourtant pas duré toujours. « J’ai passé plusieurs années à faire comme si de rien n’était. Depuis que je m’étais rendu compte que ce qui m’était arrivé était un abus, je pensais que ça n’avait pas vraiment pesé sur ma vie, et je me suis dit : “tant pis, à quoi bon demander de l’aide” », se souvient-il.

« Le temps passait, plusieurs années, et je commençais à ressentir de plus en plus de dégoût, de remords, de culpabilité, beaucoup de choses qui me rendaient super instable. J’ai commencé à me méfier beaucoup des gens, et à un moment j’ai senti le besoin d’y faire face, de demander de l’aide », raconte-t-il. C’est alors qu’il a entendu parler de la Fundación para la Confianza.

« En 2018, avec l’aide d’un ami, j’ai décidé de m’adresser à la Fondation. En vérité, j’y suis allé sans aucune attente, je ressentais seulement un grand besoin de faire quelque chose ».

Avec le même ami qui lui avait parlé de la Fondation, ils se sont retrouvés un après-midi pour prendre un café, fumer une cigarette et discuter. Il était calme, mais dans l’attente. Ils ont marché jusqu’à une maison de l’avenue Manuel Montt, où la Fondation a été installée plusieurs années, jusqu’en 2019 : « on a frappé à la porte, et une fille nous a reçus, on n’avait pas pris rendez-vous ni rien, et tout de suite on nous a demandé si on cherchait quelqu’un ou quelque chose comme ça. On a réussi à dire qu’on venait chercher de l’aide ou des conseils, qu’on avait vu sur le site qu’on pouvait venir ou appeler, mais qu’on avait préféré venir », se souvient Cristóbal.

Après avoir expliqué qu’il était survivant d’abus, on l’a fait entrer dans une salle. Il a attendu un moment et l’avocat de la Fondation est arrivé ; ils ont parlé des possibilités d’aide et de ce qu’ils pouvaient commencer à faire. « Je me suis senti très soutenu, contrairement à d’autres endroits où les gens ne savent pas trop comment réagir quand quelqu’un leur présente des sujets de ce genre. Je me suis senti très bien reçu et compris, et c’est dans cette même conversation qu’on m’a parlé pour la première fois des GAMU ». Au début, Cristóbal n’a pas eu très confiance dans ce qu’on lui proposait. Il a hésité, et cela lui a paru un peu étrange.

Les GAMU (groupes d’entraide) sont un espace d’accompagnement que propose la Fundación para la Confianza où, au moyen de séances de groupe, des victimes directes ou secondaires d’abus peuvent s’accompagner et travailler ensemble par l’écoute, des dynamiques et des travaux en groupe. Le tout accompagné par des personnes qui modèrent, facilitent et ont de l’expérience dans le travail avec des victimes d’abus ou dans le domaine psychologique.

« Avant qu’on m’en parle, je n’en avais aucune idée. Je me l’imaginais un peu comme ces scènes d’alcooliques anonymes qu’on voit dans les films, mais je ne savais pas trop quoi penser. Au début j’ai un peu hésité. L’idée d’être avec des gens que je ne connaissais pas, avec des personnes dont je sentais qu’elles allaient me juger, m’a fait penser : “qui sont ces gens qui vont me dire si je vais bien ou mal ?”, c’était toute une méfiance de ma part », se souvient-il.

« Ce qui m’arrive, c’est que je sens qu’on a tendance à normaliser les personnes, et qu’il y a une sorte de pouvoir invisible de ce qui doit être normal, et ça me rendait méfiant, mais je me suis dit tant pis, j’y vais, je vais essayer ».

Le début n’a pas été facile, cela dit. Comme il le raconte, la première fois qu’il a participé, il s’est senti étrange : « quand je suis arrivé, je me souviens que je me suis mis à observer tout le monde, il y avait trois personnes qui animaient, deux hommes et une femme, et parmi les participants, qui à ce moment-là étions environ huit, il y avait des gens assez jeunes, moi j’avais 23 ans, je crois qu’il y avait un garçon de 20 ou 21 ans, et aussi des gens plus âgés, de plus de 30 ans, et même un monsieur qui était déjà à la retraite. Il n’y avait que des personnes qui avaient vécu des abus quand elles étaient petites, et bien sûr, chacune avec son histoire ».

« La première chose, ça a été en gros de nous présenter un peu, d’essayer de nous mettre en confiance, et si chacun voulait raconter un peu son cas, il pouvait le faire, mais sans aucune pression. J’ai beaucoup regardé les visages de tout le monde, comme pour chercher des ressemblances dans ce qu’ils faisaient ou racontaient. Certains avaient subi des abus pendant longtemps, comme moi, d’autres une seule fois. Ça m’a secoué de rencontrer des gens qui, malgré ça, avaient fondé une famille, qui avaient déjà fait leur vie. Il y avait trois personnes, je m’en souviens, qui avaient des enfants ».

Après cette première fois, il n’a manqué aucune séance. Certaines des personnes présentes ce jour-là ne sont jamais revenues, mais Cristóbal a continué à y aller et, pendant quatre mois, il s’est aidé avec d’autres. Pour lui, ce lieu est devenu sacré.

« J’avais cette sensation d’être dans un espace sûr, avec des personnes qui, d’une manière ou d’une autre, avaient vécu quelque chose de semblable à moi, qui pouvaient me comprendre. Je pouvais parfois raconter certaines peurs et il y avait des gens qui les partageaient aussi, et c’étaient les mêmes que les miennes. La peur de répéter l’histoire, la peur d’entrer en relation avec les gens, ce sont ces choses-là qui m’ont motivé à continuer d’y aller, comme si c’était encore un endroit où on restait un moment, et on pouvait y aller et ne rien dire, simplement être là, et c’était déjà suffisant ».

Les GAMU, comme l’explique Cristóbal, « on ne me les a jamais présentés comme une thérapie, parce que les animateurs n’étaient pas thérapeutes. C’était un espace complémentaire à la thérapie avec un psychologue, que j’ai commencé à suivre en parallèle, et aussi grâce à la Fondation, mais ces groupes te donnent beaucoup d’outils pour comprendre que, d’une manière ou d’une autre, tu n’es pas seul ».

Et depuis, il s’est rendu compte que ces espaces commençaient à lui apporter un soutien qu’il n’avait pas pu trouver jusque-là. « Ça t’aide beaucoup de connaître l’histoire d’autres personnes pour te rendre compte que la faute n’est pas la tienne. Je pense aussi que ce sont des sujets qui doivent cesser d’être tabous, et qu’il est fondamental qu’on commence à en parler, surtout d’abord entre nous qui l’avons vécu. Alors, même si ce n’est pas une thérapie, je sens que c’est un outil qui peut aider les personnes à guérir. Moi, ça m’a beaucoup aidé à guérir ».

« J’ai commencé à me sentir plus tranquille pour en parler, et beaucoup plus capable d’aborder le sujet, d’y faire face. À mesure que j’allais aux GAMU, j’ai aussi commencé à m’ouvrir davantage avec la psychologue, c’était génial ».

Jusque-là, si Cristóbal avait commencé à affronter son histoire sur le plan personnel, il n’avait encore engagé aucune action en justice. Il devait aller bien et disposer des outils nécessaires pour affronter une procédure de ce type. Il a finalement commencé à le faire avec l’aide d’Arturo Greene, un avocat de la Fondation.

En 2019, il a dû aller faire sa déclaration au parquet et, devant un juge, raconter ce qui lui était arrivé. Comme il s’en souvient, ce fut l’un des moments les plus durs, mais aussi libérateurs. Après cela, « je me suis un peu mis en retrait, je me suis dit : bon, j’ai fait ma déclaration, la justice devra faire sa part ».

Il a continué sa vie, s’est consacré intensément à sa carrière de photographe, à prendre des photos, à les publier et à essayer de vivre de ce travail.

Début 2020, les faits liés à son affaire ont commencé à avancer beaucoup plus vite qu’il ne l’avait pensé. Il est entré en contact avec d’autres victimes de son agresseur, qui avaient subi des abus dans son école quelques années avant lui, et aussi après. Certains ont accepté et ont pris contact avec la Fondation, mais pour d’autres, c’était plus difficile : « un jour, un des gars m’a appelé pour me demander pardon de m’avoir laissé tomber, parce que quelques semaines avant il avait arrêté de me répondre, mais je le comprends, ce n’est pas facile d’y faire face ».

Toute cette affaire a explosé sur les réseaux sociaux en avril. « Quelqu’un a fait une funa sur Instagram contre le type qui avait abusé de moi. Une énorme funa, pour des choses qui s’étaient passées avant dans une autre école, avant moi, et ça a explosé de façon dingue, c’est devenu super viral. Ça m’est arrivé et je l’ai publié sur Twitter, là aussi ça a explosé ».

« Quand j’ai lu la funa, en plus de la rage, de la tristesse et de la douleur que j’ai ressenties, j’ai senti que je connaissais cette personne, mais évidemment ce n’était pas le cas. Le lendemain, on s’est appelés, et on a parlé longtemps. On ressentait une proximité très forte à ce sujet, et là je lui ai dit que j’engageais une querella (plainte avec constitution de partie). J’ai lancé le tweet et beaucoup d’autres gens sont venus me dire qu’ils avaient aussi vécu quelque chose comme ça. Ça a été un soulagement quand même, de sentir que tu n’es pas seul ; jusqu’à un certain point je m’étais aussi interrogé sur ce qui m’était arrivé, ou sur ce que je faisais. Je me disais “à quoi bon”, parfois même moi je ne croyais pas ce qui m’était arrivé, et après ça, ça a été genre : “putain, c’est vrai, personne ne peut me dire le contraire” ».

À la suite de la funa, les personnes qui accusaient l’agresseur de Cristóbal sont passées d’une seule à neuf.

« Avec les gars avec qui on a engagé la querella, on a créé un groupe WhatsApp, et j’ai eu l’idée qu’on se réunisse, de faire une sorte de GAMU mais seulement pour cette affaire. L’avoir fait avant m’a évidemment servi à monter ce groupe, et ça nous a beaucoup aidés, parce qu’on était nombreux et parce que, même si le gars qui a fait la funa ne l’a pas fait dans une autre intention que de vider son sac, ça a fait revivre cette affaire à beaucoup de gens dans leur vie, et ils étaient au fond du trou ».

« À cause de ça, des gens à qui la même chose était arrivée en 97 se sont manifestés. Dix ans avant moi, ils avaient déjà subi les abus de ce connard, alors le truc était dingue, et on a pu créer un espace d’accueil, de soutien, qui ne soit pas juste aller parler du sujet, mais un endroit où tu pouvais être tranquille, parler si tu en avais besoin. Il y a peu, on s’est retrouvés, on a fait une réunion sur Zoom et c’était génial, on est restés genre trois heures, on a parlé longtemps du sujet, mais après on s’est mis à parler d’autres choses, c’était bien, donc ouais, ça m’a aidé d’être allé au GAMU, je ne sais pas si j’aurais eu l’idée de tous nous réunir si je n’avais pas eu cette expérience avant ».

Aujourd’hui, comme il le raconte, ils ne se parlent pas beaucoup sur ce groupe, « mais quand il faut parler du sujet, on le fait. Un des gars a dû faire sa déclaration en visio au parquet, et on était tous là pour le soutenir, l’encourager, et après il a parlé et a dit qu’il s’était senti très soulagé d’avoir parlé. C’était génial, tu vois, surtout pour moi qui le voyais, moi qui d’une certaine façon l’ai vécu plus seul, enfin avec mes amis, ma famille et la Fondation, mais je trouve génial qu’il y ait un groupe de personnes qui sommes tous dans le même bateau à chercher la justice, et jusqu’en avril de cette année j’étais seul, alors oui, ça a été dingue »

Engager une procédure judiciaire, pénale, n’est pas quelque chose de familier pour tout le monde, ni quelque chose que tout le monde se voit obligé de faire. Il est normal que, face à une telle situation, nous ne sachions pas comment fonctionnent les institutions, ou ce que signifient certains termes courants pour ceux qui travaillent dans la justice.

Pour les personnes qui ont été victimes d’abus sexuel, qui est un délit, engager une procédure judiciaire peut faire partie de leur chemin de guérison, de réparation. C’est pour cette raison, en raison du besoin et de la complexité que représente une telle démarche, que la Fundación para la Confianza a conçu un modèle destiné à orienter, guider et accompagner les personnes qui ont engagé ou veulent engager une procédure judiciaire. Ce modèle repose sur une équipe d’avocats et de professionnels qui aident à orienter les personnes vers la meilleure option pour accompagner leur processus de réparation.

Cecilia*

* Les prénoms de ce témoignage ont été modifiés pour protéger les personnes concernées.

L’ADN, et la structure du chromosome, expriment leur information vers l’extérieur de bien des façons : par la couleur de nos yeux, de nos cheveux, par certaines attitudes, manières d’agir ou manières d’entrer en relation avec le monde. Certains, cela dit, ne connaissent jamais en détail leur information génétique, mais pour d’autres personnes elle devient si importante et pèse tant que, dans certains cas, elle définit la vie.

Pour Nicolás, elle a beaucoup pesé.

Quand il a eu quatre ans, sa mère, Cecilia, a appris que son fils était né avec un syndrome, celui de la délétion 22q11.2. « Il lui manque un allèle, un petit morceau de chromosome, donc il lui manque de l’information génétique. Chez lui, cela s’est traduit par des problèmes de motricité, des troubles du langage, et à la naissance il a eu des problèmes cardiaques et un syndrome bronchique récurrent. Pour cette raison, il a dû être hospitalisé au cours de ses deux premières années de vie. Ensuite, il n’a eu besoin d’aucun médicament, jusqu’à ce qu’on le trouve un peu anxieux et que son psychiatre doive commencer à lui prescrire un traitement », explique Cecilia.

Cette condition génétique a pesé non seulement par ce qui pouvait se remarquer à première vue, mais parce que sa capacité de langage et ses façons d’entrer en relation et de créer des liens avec les autres ont été, en partie, affectées par ce syndrome. Il en résulte, par exemple, que Nicolás est un enfant « qui n’a pas la langue dans sa poche, qui ne garde pas pour lui ce qu’il pense. Il y a des mots qu’il a plus de mal à prononcer, il est évident qu’il a du mal à communiquer, et en plus il a peu de filtre social, et ça lui a valu quelques conflits », explique sa mère.

Pourtant, dans certaines situations, ce trait a aidé Nicolás à exprimer des faits qui, pour la grande majorité, sont très difficiles à mettre en mots.

Quand Nicolás avait douze ans, il a été victime d’abus de la part de son oncle, chez lui. Un an plus tard, trois jours avant son treizième anniversaire, il l’a révélé. C’est aussi à ce moment-là qu’ils ont remarqué qu’il était plus anxieux, et il a dû commencer à prendre des médicaments.

« Ça a été terrible, évidemment, mais ça me rassure de savoir que Nicolás a pu parler si vite, moins d’un an après. Son témoignage était un peu confus, mais il a parlé, et oui, je crois absolument qu’il l’a révélé pour cette raison, à cause de son peu de filtre ; cet aspect a joué en sa faveur ».

Si sa sincérité a été bénéfique au début, elle allait ensuite commencer à poser des problèmes.

Cecilia n’a pas attendu, et elle a porté plainte. Si l’enquête a d’abord avancé normalement, elle s’est ensuite enlisée. Il y a eu un changement de procureur et, pour Cecilia, ce fut le début de plus d’un an d’attente, d’insistance auprès des tribunaux, du sentiment de ne pas être écoutée, de voir que l’affaire n’avançait pas, et de se retrouver très seule et peu soutenue.

« Un an s’était déjà écoulé depuis que j’avais porté plainte, et sincèrement il n’y avait pas d’avancées. Pour moi, c’était très important de continuer, de ne pas laisser tomber, parce que j’avais constamment un sentiment d’impunité, et je ne pouvais pas en rester là avec ce sentiment ; alors je cherchais en permanence des moyens pour que la procédure judiciaire continue, mais rien ne fonctionnait ».

« Je sentais, et en plus je savais, qu’en raison du handicap de Nicolás on essayait constamment de discréditer son témoignage, alors que, malgré tout, il était assez clair. Un peu confus sur les dates mais, dans l’ensemble, il exposait très clairement ce qui lui était arrivé ».

Et c’est l’attente qui, en définitive, a fait grandir encore davantage la démotivation et le sentiment d’impunité.

Plus d’un an s’était écoulé et, tandis que ce sentiment grandissait chez Cecilia, elle s’est souvenue de la Fondation.

Cecilia est conseillère familiale et elle travaille sur des questions de rénovation urbaine, avec des familles de quartiers défavorisés de Santiago. L’une des tâches de son travail consiste à évaluer en permanence si les personnes peuvent ou non bénéficier de programmes, ou si elles remplissent ou non les conditions pour certaines aides.

La première fois qu’on lui a parlé de la Fondation, c’était justement quand elle a commencé à suivre l’affaire en justice et, malheureusement, elle a raisonné comme elle l’aurait fait dans son travail. « J’avais des doutes, je ne savais pas si on pouvait me recevoir, si on faisait partie de ceux qu’ils reçoivent, parce que — regarde comme j’étais bête — je pensais que, comme mon mari et moi avions un travail stable, nous n’allions pas être le public visé, parce qu’on a déjà certains réseaux. Pendant longtemps je n’ai pas osé y aller, par peur qu’on ne m’aide pas, jusqu’au jour où j’ai décidé de le faire parce que je sentais que j’avais besoin de soutien. J’étais déjà allée de nombreuses fois au parquet, j’avais eu de très mauvaises expériences, et j’étais très démotivée, parce que je ne voyais pas d’avancée, et je suis allée à la Fondation, en pensant même qu’on allait me dire non, mais j’y suis allée ».

Dès son arrivée, elle s’est rendu compte qu’elle s’était trompée. « Ça a été incroyable dès le début. Dès le moment où je suis entrée dans le bureau, je me suis sentie super bien accueillie. Il s’est passé des choses auxquelles je ne m’attendais pas, et cette visite s’est terminée avec l’avocat de la Fondation qui me proposait de prendre en charge l’affaire de Nicolás. Pour la première fois, j’ai senti qu’on se mettait à ma place, et c’est pour ça que je suis sortie pleine d’espoir ».

Après cette première expérience, elle a compris qu’elle était dans un lieu différent et, surtout, dans le bon lieu, le meilleur espace où elle aurait pu arriver. « On voyait bien qu’ils tenaient à ce que cela ne reste pas impuni, ce qui avait été totalement différent au parquet. Je ne l’ai pas vécu comme une formalité, je ne l’ai pas vécu comme une affaire de plus, j’ai vraiment ressenti une tranquillité énorme, et je me disais mince, pourquoi je ne suis pas venue avant, pourquoi j’ai mis autant de temps à venir », se souvient Cecilia en riant.

« Ce que j’attendais — et souhaitais —, c’était que ce type aille en prison. Bon, ensuite j’ai commencé à comprendre que ça ne serait pas possible. Mais je voulais que ça ne tombe pas dans l’oubli », réfléchit-elle.

Jusque-là, le parquet lui avait proposé une procédure abrégée (juicio abreviado), et Cecilia n’a jamais aimé cette idée. À la Fondation, on lui a expliqué qu’en réalité c’était la meilleure option, parce qu’ainsi Nicolás n’aurait pas à témoigner, « et je m’en suis un peu servie pour me résigner, et pour comprendre qu’on peut continuer à avancer, mais que l’essentiel était de ne pas exposer mon fils ».

« Je crois que c’est grâce à la Fondation que les choses ont avancé, et vite. J’ai contacté la Fondation, et peu de temps après nous avons obtenu une date pour l’audience de formalisation de l’enquête (formalización). Là aussi, je me suis sentie très en sécurité et accueillie par l’avocat. Il a toujours été très attentif et, oui, ça a absolument donné de la célérité à cette affaire, et je crois que, finalement, on a obtenu ce qu’on a obtenu grâce au travail de la Fondation, parce que, si j’avais continué seule avec la procureure, ça n’aurait probablement pas beaucoup avancé ».

Au moment où elle a donné ce témoignage, une semaine s’était écoulée depuis l’audience de procédure abrégée où la personne qui a abusé de Nicolás a été condamnée. Et l’émotion de Cecilia, elle n’avait pas besoin de l’expliquer : son sourire et le ton de sa voix la rendaient perceptible même à travers l’écran.

« Finalement, il a été condamné à cinq ans de liberté surveillée intensive, avec une interdiction de s’approcher de nous et de communiquer avec nous. Ce sera inscrit à son casier judiciaire, ce qui entraîne une interdiction de travailler avec des enfants à vie et, enfin, il ne pourra plus jamais exercer son droit de vote, ce qui a été pour moi l’une des décisions les plus impressionnantes, et ça m’a beaucoup soulagée, ça m’a donné le sentiment de justice dont j’avais besoin », se souvient Cecilia.

« Parfois je me dis quand même : “mince, pourquoi il n’est pas allé en prison”, mais en même temps je suis satisfaite parce que toutes ces mesures donnent une assise et un fondement à l’accusation de Nicolás, parce qu’on reconnaît que c’est arrivé, et tous les arguments qui ont tenté de discréditer mon fils à cause de son handicap n’ont finalement pas suffi à invalider son témoignage ».

Finalement, même si pour la justice (pas pour nous) le syndrome de Nicolás a été considéré comme une difficulté, il l’a aidé à engager des démarches. Croire les personnes et leur faire confiance, quelle que soit leur condition, sera toujours le meilleur soutien pour les victimes, et une arme puissante contre l’abus.

« Ils l’ont cru, ils ont reconnu sa parole, et ça m’a laissée très tranquille, fière et heureuse ».

Orientations psychologiques

L’abus sexuel est complexe. Des dynamiques abusives qui mènent à l’abus jusqu’à ses conséquences, ce sont des aspects aussi divers que déterminants dans le parcours de chaque personne victime. Révéler, en outre, est un processus qui prend des années à beaucoup, entre autres raisons à cause de la stigmatisation sociale, de la solitude et du peu de compréhension que la société a de l’abus. C’est pourquoi la Fundación para la Confianza dispose d’une équipe de professionnels qui accompagne les victimes dans ce processus de révélation et dans le début des processus de réparation, afin de concevoir avec elles la manière la plus adéquate d’avancer vers la guérison de la personne qui a été victime. Et aucun cas ne ressemble à un autre.

Wilson

Le jour où Wilson Vial devait donner son témoignage pour ce livre, il a dû annuler.

« Pardon de ne pas avoir prévenu plus tôt, j’ai eu une procédure policière », a-t-il prévenu. Après l’inquiétude initiale, il a expliqué qu’il s’agissait d’une situation liée à son travail, « une circulaire numéro cinq », comme il la décrit.

De quoi s’agit-il ? En gros, d’une intervention plus directe : Wilson est travailleur social et exerce dans un bureau de protection des droits de l’enfance (Oficina de Protección de Derechos de Infancia, OPD) dans le nord du Chili, et une situation qui leur était parvenue exigeait que lui et son équipe, en personne, fassent un signalement et fassent constater les blessures d’une victime de maltraitance physique grave.

« Oui, c’est dur et violent. Malheureusement, c’est très courant, mais bon, il faut bien que quelqu’un le fasse et soit là pour eux ou pour elles quand ils en ont besoin », explique Wilson en parlant de son travail et des enfants, garçons et filles, avec lesquels il travaille.

Son chemin vers ce métier a commencé bien des années plus tôt, quand il a fait ses études à Arica, motivé, comme il le dit, « par l’envie d’être un agent de changement dans la société. Bon, ça peut paraître arrogant ou quelque chose comme ça, mais je le pensais vraiment, parce que j’avais besoin d’aider à rendre visibles des situations qui, quand moi j’en ai eu besoin, n’étaient pas vues ».

Des situations que, outre celles dont il peut aujourd’hui être témoin chaque jour dans son travail, il a vécues dans son histoire personnelle.

2018 a été une année particulière pour Wilson. En plus de marquer l’obtention de son diplôme professionnel, ce fut l’année où il a fait la première démarche pour travailler sur ce qui lui était arrivé et se décider à demander de l’aide pour pouvoir surmonter une situation d’abus sexuel vécue pendant son enfance. Il avait 26 ans, et c’était la première fois qu’il trouvait le courage de faire quelque chose.

C’est ainsi qu’en cherchant sur Google, il est tombé sur la Fundación para la Confianza. Cela a attiré son attention et il a écrit un courriel. Il l’a envoyé, on lui a répondu, et il a eu peur : « il y avait une telle stigmatisation sociale des victimes que je n’ai vraiment pas pu continuer, je n’ai plus répondu, je n’en ai pas eu la force. Je ne ressentais que de la culpabilité, la culpabilité de parler et de faire quelque chose, alors j’ai préféré ne rien faire », se souvient-il.

Un an plus tard, le mouvement social d’octobre 2019 a provoqué en lui une réaction intérieure, si forte qu’elle lui a donné le courage d’écrire de nouveau, mais cette fois pour concrétiser et engager un processus.

« Cette année-là, à la suite de l’explosion sociale (estallido social), quand beaucoup de récits d’abus ont commencé à sortir, il y a aussi eu un changement dans les façons de pouvoir exprimer ce qu’on a vécu, pour que, en tant que victime, on puisse comprendre que ce qui s’est passé n’était pas notre faute, mais celle de la personne qui l’a commis. Entendre que ce n’est pas notre faute d’avoir été victime, que c’est la faute de l’esprit de l’agresseur, même si je le savais, l’entendre m’a donné une assurance et une force que je n’avais pas jusque-là », se souvient Wilson avec émotion.

« Alors, j’apprécie beaucoup le mouvement féministe, qui a permis d’intégrer en soi ce courage et ce bouclier pour pouvoir affronter cette situation », explique-t-il. Il ajoute que le fait de ressentir cette assurance l’a poussé à reprendre contact avec la Fondation.

« Souvent, on essaie de compter, ou on peut compter, sur un réseau de soutien familial, mais malheureusement ce réseau de soutien familial repose — bien souvent — sur les émotions et les sentiments, et s’il est capable de contenir et d’accueillir, il en reste là, et on ne va pas plus loin pour engager un processus de réparation, ou on ne reçoit pas d’orientation pour pouvoir clore certains cycles. C’est pour ça que j’ai voulu me rapprocher de la Fondation. Je voulais de l’aide, j’ai pris mon courage et je leur ai écrit », se souvient-il.

De ce contact, « j’espérais pouvoir, bon, pouvoir être un peu plus cohérent. Je travaille dans le domaine des sciences sociales, donc je suis constamment en train de faire des recommandations, ou en intervention constante auprès de familles qui ont une problématique et qui ont besoin d’une intervention, et dans ce cadre je dois toujours leur faire des recommandations ; il y avait donc ce double discours chez moi : même si je recommande toujours à mes usagers de chercher une orientation, moi-même je ne le mettais pas en pratique. Je crois que c’est le facteur fondamental qui m’a permis de le concrétiser : être cohérent avec ce qu’on prêche, et le mettre en pratique ».

Une chose était très claire pour lui dès le début : il ne s’agissait pas, par essence, d’une thérapie, puisqu’il s’agit d’une orientation ponctuelle qui, dans la plupart des cas, se terminait par un renvoi vers un autre service. Le savoir l’a aidé à se faire une idée de ce qui allait se passer, mais il n’avait jamais pensé que tout irait si vite (en moins de deux semaines, il avait déjà eu la première séance) ni qu’une séance allait vraiment représenter un changement important en lui et dans la relation qu’il a commencé à avoir avec son expérience d’abus.

« Dès le début, et même si c’est un sujet très traumatique qu’on doit présenter en arrivant à la Fondation, je trouve qu’ils ont eu un accueil qui a fait que je ne me suis pas refermé dans mon récit, et ça ne m’était jamais arrivé nulle part. Dès le début, je sens que ça m’a aidé à pouvoir clore certaines choses que je croyais résolues, mais qui ne l’étaient pas. J’avais besoin de pouvoir extérioriser ces choses d’une façon ou d’une autre, alors cet accueil a été très bon », se souvient Wilson à propos de sa première conversation avec la psychologue de la Fondation.

Ce jour-là, on lui a aussi fixé un entretien avec l’avocat de la Fondation car, même si sa motivation initiale n’était pas d’engager une procédure judiciaire, il avait encore des doutes et n’était pas sûr de sa décision.

« J’ai parlé avec un avocat spécialisé dans ce domaine, qui maîtrise les qualifications juridiques qui correspondent aux procédures judiciaires pour ce type de délits, et qui a dépassé toutes mes attentes », se souvient Wilson. Il raconte que, même s’il avait certaines notions, les choses se sont éclaircies pour lui au fil de la conversation. Et c’est ainsi qu’il a pris une décision par sa propre conviction : il ne porterait pas plainte.

« Nous, les personnes qui avons été victimes d’un abus sexuel, sommes toutes différentes, et chacun doit mener ses processus de la façon qui a le plus de sens pour lui, et de la façon la plus saine possible. La psychologue m’a fait prendre conscience que ce processus impliquait vraiment de m’exposer beaucoup, et ça a beaucoup changé ma façon de penser ce qui m’était arrivé et mon rapport à cet épisode », se souvient-il.

« Mes parents voulaient porter plainte et engager une procédure judiciaire, parce que, évidemment, je les comprends, ils avaient un très grand sentiment de vengeance, que j’ai évidemment eu aussi à un moment, mais je me suis rendu compte que la réalité, c’était que j’allais devoir passer par un processus inconfortable et désagréable, et je préférais aller bien », explique Wilson.

De plus, en raison du temps écoulé dans son cas, depuis les faits jusqu’au moment où il a commencé ses démarches, l’affaire a fini par être prescrite pour la justice chilienne. « C’est aussi pour ça qu’il n’y avait pas de moyen très concret de le prouver ; les tribunaux sont de toute façon très biaisés, et ils veulent pratiquement une vidéo de toi en train d’être violé pour te croire, et je ne voulais pas m’exposer à ce qu’on ne me croie pas, à être revictimisé ».

« Peut-être que si je n’avais pas eu ce contact avec la Fondation, j’aurais porté plainte, et en ce moment je me serais retrouvé surexposé à des situations que j’aurais pu éviter, et c’est pour ça que je suis très reconnaissant de l’avoir fait ».

Par la suite, Wilson a été orienté vers un centre à Iquique et, même si le contact avec un psychologue du centre s’est concrétisé, le processus thérapeutique n’a pas encore pu commencer, « pour des problèmes économiques indépendants de ma volonté », comme l’explique Wilson.

Avec le recul, il réfléchit à l’importance du processus qu’il a vécu à la Fondation qui, même s’il a été bref, « m’a permis de m’ouvrir à ce qui m’était arrivé, et m’a fait prendre conscience encore davantage de la nécessité de commencer un processus de réparation ».

« Maintenant, vraiment, je me sens super léger par rapport au poids que représentait cette situation, super léger, vraiment. Même si je n’ai pas commencé le processus de réparation, pour moi l’espace avec la Fondation a été absolument clé pour même — j’oserais le dire — commencer déjà à surmonter la situation. Ce poids s’est peu à peu allégé et j’ai de moins en moins ces épisodes de flash-back ou ce genre de choses. Je ne m’effondre plus comme je m’effondrais avant quand on abordait le sujet, et cela m’a donné les outils pour construire cette estime de moi qui était diminuée, et qui avait besoin de cet élan pour commencer à être travaillée de manière adéquate », se souvient-il avec un peu d’émotion.

Tout ce chemin l’a sans doute aussi aidé dans son travail : « ça me motive encore plus à pouvoir prévenir des situations qui sont tout à fait évitables, et je sens que maintenant je peux mettre en pratique ce que, peut-être, à un moment donné, j’aurais voulu qu’il m’arrive, et qui n’est jamais arrivé ».

« Aujourd’hui, j’essaie d’être le professionnel dont j’ai eu besoin à un moment quand j’étais petit. J’essaie d’être le travailleur social que, petit, je réclamais à cor et à cri et qui n’est jamais apparu, et je sens avec fierté que je suis en train de réussir à remplir ce rôle ».

Línea Libre

En 2021, la santé mentale reste un tabou dans notre pays. On a beaucoup avancé, et on en parle de plus en plus, mais il existe encore un préjugé envers les personnes qui suivent une thérapie, et envers les problèmes que vivent chaque jour celles et ceux qui traversent un moment difficile, ou qui souffrent d’anxiété, d’angoisse, de dépression ou d’autres troubles de santé mentale. C’est pourquoi Línea Libre, un service d’écoute psychologique gratuit, confidentiel et à distance pour les enfants et adolescents, est une solution que la Fundación para la Confianza a conçue pour atteindre des personnes qui, jusqu’à aujourd’hui, n’ont pas la possibilité d’obtenir une prise en charge adaptée de leur santé mentale, en facilitant l’accès aux consultations et aux orientations psychologiques.

Une main tient un téléphone portable avec l’application Línea Libre ouverte à l’écran.
Línea Libre répond par téléphone, par l’application et par le site web.

Diego

Le lancement de Línea Libre a été une période complexe. Diego Riveros, psychologue et coordinateur de ce service, s’en souvient très bien, car ce fut très différent de ce qu’il attendait. Il était nerveux, raconte-t-il, car il n’avait jamais travaillé sur quelque chose de semblable ; il ne savait donc pas avec certitude comment cela allait fonctionner, ni si quelqu’un allait oser prendre contact, et ce fut l’une de ses premières surprises.

Lors des premières réunions de mise en service de la ligne, ils formaient un petit groupe de professionnels, et le chat qu’ils allaient commencer à utiliser pour communiquer avec les personnes n’était pas encore actif. Mais, comme ils allaient aussi utiliser le courrier électronique, ils l’avaient ouvert pour les premières démarches de mise en service. Il se souvient parfaitement que c’était un vendredi, vers le milieu de 2019, et que, pendant une formation, ils ont dû ouvrir la messagerie pour chercher un document.

« Quand on a ouvert la messagerie, on s’est rendu compte que — cette semaine-là — on avait reçu 20 courriels en trois jours, tous de personnes en crise, avec des idées suicidaires, de personnes qui nous disaient : “je vais me tuer”. Ils portaient tous sur des thèmes très semblables. Je me souviens qu’on était en réunion avec la personne qui allait construire une plateforme pour le 1515 (numéro de téléphone gratuit à portée nationale), et on a dû suspendre la réunion. On s’est mis à répondre à ces courriels, un vendredi, c’était un long week-end, alors on a dû s’organiser pour assurer une permanence pendant le week-end, pour qu’il y ait toujours quelqu’un d’attentif. On n’était même pas depuis un mois à la Fondation et on n’avait même pas encore annoncé qu’on recevait des demandes ; pour moi, c’était un signe de ce qui allait se passer, une preuve du besoin que de tels espaces existent, et que les personnes avaient besoin de demander de l’aide », se souvient Diego.

Après ces premiers jours, Línea Libre a fait boule de neige.

Le besoin était si grand que, jusqu’à aujourd’hui, le nombre de prises en charge n’a fait qu’augmenter. Quelques semaines après l’épisode des courriels, les canaux de communication étaient déjà opérationnels, pas encore avec le numéro 1515, mais avec l’application Línea Libre et le courrier électronique. Quoi qu’il en soit, commencer un tel travail a été un vrai défi.

« Je me souviens des premières conversations, et de la crainte que j’avais. Mais là, il est important de connaître le modèle d’intervention, de bien le connaître, le cadre que nous avons, parce qu’il y a erreurs et erreurs. Par exemple, je parle des erreurs de quand je posais une question qui ne servait à rien, ou que j’orientais la conversation, ou que je parlais trop ; et il faut se lancer à écrire, simplement, pour que la conversation coule ».

« Avec le 1515, on a reçu le premier appel pendant l’explosion sociale, parce que le numéro court a été activé en octobre, et notre première conversation a eu lieu au plus fort de la crise, la semaine après le 18. Ce lancement, nous avons aussi dû l’accélérer un peu, parce que nous sentions que nous devions apporter un soutien à ce moment-là ». Rien que ce matin-là, le premier avec le numéro actif, ils ont reçu plus de 20 appels.

  • 20courriels en trois jours, tous de personnes en crise, avant d’annoncer que la ligne répondait
  • Octobre 2019le numéro court 1515 est activé ; le premier appel arrive la semaine après le 18
  • + 20appels le premier matin avec le 1515 actif
  • Des centainesde personnes trouvent chaque jour dans Línea Libre un espace sûr, plus d’un an après sa création
Les premiers mois de Línea Libre, selon Diego Riveros, son coordinateur.

Plus d’un an après sa création, le rythme ne s’est pas arrêté et, depuis qu’on a répondu à ces premiers courriels, Diego et l’équipe de psychologues répondent, écoutent et écrivent à des centaines de personnes qui, chaque jour, trouvent dans Línea Libre un espace sûr.

Et de tout ce qu’ils ont appris, accompagné et travaillé à travers la ligne, il y a une chose qui récompense l’effort, et c’est une phrase qu’on entend souvent à la fin des conversations : « “Merci de m’avoir écouté”, c’est très souvent ainsi que se terminent nos échanges, et pour nous cela signifie beaucoup, parce que ce sont les effets d’une prise en charge psychologique de qualité, et l’expression d’un énorme besoin de soutien, dans des situations où les personnes n’ont pas trouvé la possibilité d’être écoutées, et où apparaissent des situations d’atteinte aux droits ou des conflits qui n’ont pas trouvé d’autre moyen de s’exprimer ».

Les récits sont variés, mais beaucoup nous parlent de souffrance, de sentiment de solitude et de désespoir. Mais dans d’autres cas, comme l’explique Diego, « le contact est direct et abrupt, comme s’ils laissaient sortir un message qu’ils gardaient depuis très longtemps et pour lequel ils n’avaient pas trouvé d’espace où le dire. Et dans certains appels, c’est le silence qui occupe une place prépondérante, devenant une toile de fond pour ce que nous sommes sur le point d’entendre : je n’en peux plus ».

« Les mots semblent se transformer en alarmes, en signaux d’alerte qui déclenchent un bruit fort qui peut nous empêcher d’entendre ce qui est vraiment important. Nous sommes tentés d’agir le plus vite possible et de porter secours à la personne qui nous appelle, car nous devons intervenir pour mettre à l’abri et protéger face à des situations de risque ».

C’est pourquoi l’une des difficultés du travail dans un service d’écoute psychologique de première ligne est de garder son calme et d’essayer de créer les conditions nécessaires pour que la conversation devienne un espace d’intimité. Pour cette raison, Diego est convaincu que « la certitude de notre travail repose sur la recherche d’interventions respectueuses, qui tiennent compte de l’avis des personnes qui nous consultent, et dans lesquelles, la plupart du temps, agir avec prudence, en respectant les rythmes de l’autre personne, crée un environnement protecteur ».

Grâce à cette expérience, il s’est rendu compte qu’il est possible, et très efficace, de créer des espaces où les enfants et les jeunes se sentent à l’aise, en parlant tranquillement de ce qu’ils ressentent. Et que faut-il pour que cette rencontre ait lieu ? Du temps. « Pour écouter d’autres personnes, nous avons besoin de temps. Pour penser ensemble et donner de l’importance à ce que l’autre nous dit, il est fondamental de percevoir l’autre dans sa singularité, dans ses manières propres de manifester et de développer des productions discursives qui nous parlent de son parcours historique ».

Pour écouter d’autres personnes, nous avons besoin de temps.

« Au début de mon travail à Línea Libre, lors de l’une de mes premières formations, nous avons évoqué le fait que l’un des défis de l’écoute à distance tient à la prémisse que chaque contact est unique, puisque nous ne saurons jamais si nous aurons l’occasion d’une nouvelle conversation. Cependant, dans la mesure où nous sommes capables de maintenir une disposition de travail présentant les caractéristiques décrites jusqu’ici, nous parvenons à atténuer cette prémisse et à obtenir la possibilité d’une nouvelle rencontre pour déclencher l’activation de protocoles et/ou de renvois pertinents ».

« Merci de m’avoir écouté » représente donc tout cela, car c’est dans ce dire que les personnes qui contactent la ligne peuvent s’approprier un récit qui leur appartient. « Leur histoire et leur mémoire font partie intégrante de ce discours, où se croise la rencontre avec quelqu’un qui, de l’autre côté, est disposé à écouter ».

Et finalement, c’est ce qui donne sens, corps et consistance au travail réalisé chaque jour à Línea Libre.

« Pour écouter et penser la souffrance humaine, il est nécessaire d’élaborer un travail caractérisé par la conviction de chercher de nouvelles possibilités pour chaque personne qui appelle, et de trouver différents sens à ses paroles. C’est à partir de ce moment que nous pourrons atteindre l’impact subjectif de notre rencontre, où “Merci de nous avoir écoutés” acquiert toute la force de sa signification ».

À propos de cette édition. Version web du livre 10 ans pour un monde sans abus, publié en PDF par la Fundación para la Confianza en 2021 (première édition imprimée à 500 exemplaires, Ograma Impresores ; ISBN 978-956-402-822-4). Le PDF original est en espagnol. Directeur : José Andrés Murillo. Coordination générale : Nicole Del Río. Recherche et rédaction : Benjamín Gálvez. Direction artistique et conception graphique : Cristhian Sotomayor. Illustrations : Jesu Villa et Cristhian Sotomayor. Édition : Natalie Sève. Dans cette version, les coquilles ont été corrigées et des graphiques résumant le contenu ont été ajoutés ; les illustrations des personnes qui témoignent ne sont pas reproduites. Les chiffres, fonctions et références juridiques sont ceux de la date du livre. Télécharger le PDF original (en espagnol)

Traduction de la Fundación Para la Confianza. En cas de différence, la version espagnole prévaut. Version espagnole.