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Para la Confianza · por un mundo sin abuso
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Chapitre 5 · 10 ans pour un monde sans abus

Faire confiance, c’est transformer la société

Chapitre 5. Deux femmes racontent leurs procédures face à la prescription ; José Andrés Murillo revient sur le plaidoyer de la Fondation pour les lois sur l’enfance, et l’Observatorio para la Confianza (observatoire de la Fondation) explique son travail auprès des enfants et adolescents placés sous la protection de l’État.

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La lutte contre l’abus doit nécessairement se mener non seulement dans les espaces quotidiens que nous habitons, mais aussi dans nos lois et dans notre justice. On ne peut pas envisager le grand combat contre l’abus sans tenir compte de la législation aujourd’hui en vigueur, ni sans comprendre qu’elle offre une immense occasion de changer la manière dont les situations d’abus sont définies, sanctionnées et prévenues.

Dans ce chapitre, nous présentons deux témoignages centrés sur l’imprescriptibilité, sur son importance dans les affaires d’abus et sur la résilience de celles et ceux qui décident de poursuivre leur démarche alors même que les faits sont prescrits. Nous racontons aussi comment, au fil des années, la Fondation a pu peser sur différents projets de loi, et comment son engagement dans cette tâche a conduit son équipe à lancer de nouveaux projets, comme l’Observatorio para la Confianza (observatoire de la Fondation), qui cherchent à influer sur l’approche juridique de l’abus.

Imprescriptibilité

Un grand groupe d’adultes réunis devant un écran affichant le texte « Ley de imprescriptibilidad de delitos sexuales » (loi sur l’imprescriptibilité des infractions sexuelles), avec des drapeaux chiliens de part et d’autre.
Promulgation de la loi qui rend imprescriptibles les infractions sexuelles commises contre des enfants et adolescents, juillet 2019.

Elisa

L’après-midi du jeudi 16 juin 2016, Elisa García-Huidobro s’en souvient avec émotion. Ce jour-là, elle a rencontré pour la première fois quatre autres femmes qui, tristement, avaient quelque chose en commun : toutes avaient été victimes d’abus de la part du même agresseur.

Cet après-midi a été d’autant plus particulier que, juste avant qu’elles n’entrent dans le lieu de la rencontre, l’homme qui les réunissait malgré lui avait annoncé sa démission du poste qu’il occupait : ambassadeur du Chili en France. L’émotion était immense, et s’y mêlait l’étrange sensation, presque cathartique, de se retrouver pour la première fois avec d’autres personnes qui avaient vécu quelque chose de si douloureusement semblable.

Ce jour a aussi été particulier parce que la rencontre a eu lieu dans un petit bureau à Las Condes, là où se trouvait, à l’époque, Fundación para la Confianza.

« Nous nous sommes vues pour la première fois, toutes ensemble, et chacune a raconté sa propre histoire. C’était comme un GAMU [groupe d’entraide], sauf que le point commun, c’était l’agresseur. C’était atroce, vraiment atroce, mais c’était magnifique, très émouvant », se souvient Elisa.

L’un des moments les plus forts a sans doute été d’apprendre la démission, parce qu’elle marquait le début d’un processus. « On sautait de joie. Évidemment, on l’avait poussé à démissionner, et c’était la première conséquence du fait d’avoir révélé ce qui nous était arrivé. À partir de là, on n’a laissé aucun répit à cet homme, parce que dès cette première rencontre on a commencé à monter une stratégie pour bien réfléchir à ce qu’on allait faire ».

C’est ainsi qu’a commencé un processus dont elles n’étaient pas très convaincues au départ, mais qui s’est révélé tout à fait nécessaire. « Très peu de temps après ce jour-là, on s’est réunies avec Juan Pablo Hermosilla et José (Murillo), et le discours de Juan Pablo pour nous pousser à porter plainte a été impressionnant. Il est tellement inspirant que, après tout ce qu’il nous a dit, je lui ai dit que j’appellerais mon fils Juan Pablo », raconte-t-elle en riant. « Il nous a poussées, il nous a donné du courage, c’était genre : “Allez, on y va, vous pouvez le faire, vous êtes fortes, vous êtes protégées par nous, il ne vous arrivera rien”, et c’est là qu’on a commencé à dessiner cette stratégie de communication pour faire connaître l’affaire et pour que justice soit faite ».

Jusque-là, pourtant, intenter une action en justice était une chose qu’elles n’avaient même pas imaginée. Elles ne pensaient pas que ce soit possible.

« Imagine-toi que cet homme disait aux employées de maison dont il abusait : “Vas-y, porte plainte, qui va te croire, toi ?”. L’asymétrie était telle, avec des jeunes filles qui n’avaient aucun accès à un avocat ni à tous ces moyens, qu’imaginer seulement pouvoir faire quelque chose contre cet homme était impensable, impossible ».

C’est pourquoi le discours de Juan Pablo n’a pas seulement été un encouragement à agir en justice : il leur a fait comprendre qu’agir pour obtenir justice est toujours possible, et nécessaire.

Pourtant, quand s’est dessinée la première possibilité d’agir, un autre obstacle s’est présenté. Elisa avait dix ans au moment des abus qu’elle a subis ; à l’époque, elle en avait 32, et son affaire était prescrite selon la justice chilienne. La prescription est l’une des manières dont s’éteint la responsabilité pénale d’une personne, c’est-à-dire le pouvoir qu’a l’État de sanctionner d’une peine l’infraction ou les infractions qu’elle a commises. Cette extinction de la responsabilité résulte du temps écoulé entre le moment où les faits se sont produits et celui où ils sont poursuivis. Mais si la prescription empêche l’État de traduire une personne en justice pour des faits, elle n’empêche pas que ces faits fassent l’objet d’une enquête du ministère public (parquet) ou du Juzgado del Crimen (tribunal pénal de l’ancienne procédure), selon la date des abus.

Prescription

Manière dont s’éteint la responsabilité pénale d’une personne en raison du temps écoulé entre le moment où les faits se sont produits et celui où ils sont poursuivis. Elle empêche l’État de traduire une personne en justice, mais n’empêche pas que les faits fassent l’objet d’une enquête.

Ce dernier point donne à la victime la possibilité que l’État s’attache à établir, dans toute la mesure de ses moyens, ce qui s’est passé et qui aurait participé à l’infraction ou aux infractions.

Ainsi, même si obtenir une condamnation n’était pas envisageable, démontrer que l’abus avait bien eu lieu l’était. Arriver jusque-là, cependant, a été un chemin bien plus long que celui décrit jusqu’ici.

Elisa, comme elle le raconte, croit beaucoup à la thérapie. Sa sœur, dont elle est très proche, est psychologue et lui en a toujours expliqué l’importance. Des années avant la rencontre à la Fondation, au cours d’une de ses séances, elle s’est souvenue d’une situation vécue avec son beau-père. À la fin de la séance, elle en a parlé à sa sœur et, pour la première fois, elle a mis un nom sur ce qu’elle avait vécu. « C’est seulement à ce moment-là que j’ai commencé à travailler sur cet abus dont je n’avais aucune idée ; jusque-là je ne me considérais pas comme une survivante, j’ai mis beaucoup de temps à admettre que j’avais été victime d’abus, et j’y ai travaillé très intensément pendant des années ».

C’est finalement sa sœur qui, quelque temps après cette prise de conscience, l’a aidée à entrer en contact avec la Fondation.

« Alors, quand on a su que l’affaire était prescrite, je n’étais pas du tout là-dedans, je n’y ai pas accordé beaucoup d’importance en fait, parce que tout ce que je voulais, c’était continuer à voir ma psychologue et tourner la page », jusqu’à ce que quelque chose fasse « tilt », comme elle l’explique.

Lors de la réunion avec Juan Pablo est née l’idée de raconter l’affaire dans les médias, dans un grand média, qui ait du retentissement. Mais l’histoire devait être racontée par toutes, y compris Elisa, « et là je me suis dit : mince, je ne sais pas si je suis prête à raconter à tout le Chili que j’ai été victime d’abus dans mon enfance ».

« Je ne me sentais pas prête du tout ; on s’est de nouveau réunies avec Juan Pablo et il m’a dit :

En gros, vous devez décider si vous allez de l’avant ou non, et imaginez le jour où vous raconterez à vos fils et à vos filles tout ce que vous avez vécu, et qu’ils vous demanderont : “Maman, et toi, qu’est-ce que tu as fait ?”.

Ça a été un coup de poignard en plein cœur, et j’ai pensé : merde, qu’est-ce que je vais leur répondre ? que je me suis tue ? C’est ce qui m’a fait basculer : bon, d’accord, c’est décidé, je dois le faire ».

Ce n’était pas une décision facile, mais elle s’est rendu compte qu’elle « avait tous les outils, j’étais dans une situation privilégiée par rapport à tous mes réseaux. J’avais une thérapie qui m’accompagnait, j’avais ma sœur, et ces autres femmes, le meilleur avocat du Chili, la Fundación para la Confianza ; alors j’étais coincée, je ne pouvais pas dire non, c’était à moi de le faire ».

La stratégie qu’elles ont commencé à préparer devait être minutieuse et intelligente. Elles voulaient raconter leur histoire, et celle de toutes les femmes réunies ce jeudi-là à la Fondation, et elles devaient le faire bien.

Elles ont décidé de s’adresser à un média qui « frappe fort », comme l’explique Elisa, contre son agresseur, et ce média a finalement été le magazine Sábado du journal El Mercurio, parce qu’elles estimaient qu’il aurait aussi le respect nécessaire pour porter l’histoire comme il se devait.

« C’est un type puissant ; alors, une fois le reportage prêt, il a mis très longtemps à être publié, ça a été une bataille qu’ils ont dû mener au sein du journal, jusqu’à ce qu’arrive l’affaire Harvey Weinstein aux États-Unis, que démarre le mouvement Me Too, et que commence un mouvement mondial. Là, la rédactrice en chef d’El Mercurio de l’époque a dit : “Bon, on a une sacrée affaire, on l’a gardée sous le coude, allons-y”, elle a pris le risque et l’a publiée ». À partir de là, un nouveau chemin a commencé.

« Tu ne peux pas imaginer la nervosité la veille de la publication, ma sœur sautait sur le trampoline des enfants, tellement elle était nerveuse. Imagine-toi : tu es sur le point de sortir devant tout le pays avec ton histoire d’abus. En plus, je n’avais pas lu le reportage, j’avais seulement vu la photo qu’on avait prise de moi », se souvient Elisa.

Et finalement, le reportage a été publié.

« Le soutien a été énorme, presque unanime, et je me souviens qu’on a passé une semaine avec cette affaire dans les émissions du matin. On a pris une très bonne décision, accompagnées par Juan Pablo et José, qui nous ont dit : “Écoutez, vous ne parlez plus, vous avez déjà parlé, les dés étaient jetés, l’action en justice était déjà engagée.” Le reportage était déjà publié, et ça a été de la folie, super intense, mais génial, pour moi en tant que victime, de sentir le soutien de tant de femmes et de personnes que je ne connaissais pas, de recevoir des messages sur Facebook qui me disaient : “Elisa, quel courage”, et je ne savais pas quoi faire de ce “quel courage”, je l’avais fait, c’est tout ; et savoir qu’il y avait autant de personnes victimes d’abus, ça a été très impressionnant ».

« Me rendre compte qu’il y en a énormément, des milliers de personnes qui ont vécu la même chose que toi, ça a été très marquant, mais aussi très réconfortant de savoir que j’avais aidé, que le reportage avait encouragé des personnes à révéler leurs propres histoires d’abus. Ça, c’était génial, c’était genre : “Bon, j’ai aidé une personne, je suis payée de retour” ».

Quand le reportage a été prêt, l’action en justice avait déjà été engagée, et pour Elisa le reportage a évidemment contribué à faire de cette affaire une affaire « emblématique », ce qui pousse aussi les juges à se dépêcher, parce qu’il y a la pression sociale. La procédure a pourtant été longue et, après la première instance, où il a été établi que les faits avaient bien eu lieu, l’affaire a été close. L’agresseur n’a pas fait l’objet d’une formalisation de l’enquête (formalización), mais personne n’a dit que les abus n’avaient pas eu lieu.

Comme le raconte Elisa, « ils ont fait appel de cette décision. Il a un avocat qui avait été celui de l’affaire Larraín, et qui était connu pour ne pas être très correct ; alors la cour d’appel a dit, comme par magie, que rien de tout cela n’était arrivé. C’est évidemment très simplifié, ce sont des interprétations beaucoup plus élaborées. Quand tout ça est arrivé, et ça a été un coup bas, ma mère a écrit une lettre à El Mercurio pour défendre son mari, et ça a été un autre coup très bas. Après ça, on n’a plus voulu rien faire. On avait déjà fait tout le boulot, au fond, de montrer publiquement ce qui s’était passé, et j’ai le sentiment que l’opinion publique nous croit, nous les victimes, et ça me suffit largement. Je sens que ce combat, je l’ai mené, et les gens savent maintenant qui est Patricio Hales ».

Aujourd’hui, explique-t-elle, elle se sent en sécurité, et bien mieux préparée : « ça m’a beaucoup aidée à vaincre des millions de peurs. Je sens que je peux beaucoup mieux me défendre, j’ai un million d’outils de plus parce que j’ai vaincu la peur que cet autre puisse me faire du mal ; aujourd’hui je peux poser des limites, parce que je ne veux plus que personne franchisse mes limites. Je me sens comme Rambo », raconte-t-elle en riant.

« Pour moi, ça a été une bataille largement gagnée. Aujourd’hui je suis une personne beaucoup plus heureuse après avoir fait ça, plus courageuse, plus grande. Ça a été très dur, mais c’était génial, c’était tuer le vrai monstre ; quoi qu’il soit arrivé ou non à ce type, il ne m’importe pas, ce qui m’importe, c’est comment les autres victimes s’en sont sorties, comment je m’en suis sortie, et je m’en suis sortie beaucoup plus forte, avec moins de peur, avec moins de honte ».

Elle le reconnaît aussi : « le soutien de la Fondation a été énorme. Je n’imagine pas comment ça aurait pu se passer sans la force qu’elle nous a donnée, son accompagnement et son soutien constant. Oui, on est devenus comme une famille ».

Et évidemment, « je recommande totalement et entièrement aux personnes de le faire. J’ai un dicton que j’aime beaucoup, “la vérité guérit”, et qu’est-ce que c’est vrai, c’est une phrase qui résume bien ce que j’ai vécu à cette époque, et jusqu’à aujourd’hui ».

« Ça me rend tellement heureuse de le raconter, et je n’en reparle pas souvent, parce que j’ai pris de la distance avec le sujet, qui a été trop intense. Je me suis consacrée à ça pendant six ans de ma vie, et maintenant ça a été bon de passer à autre chose, de faire mes trucs, de vivre ma vie. J’avais besoin de voir autre chose, mais ça me rend heureuse de le raconter, c’est une réussite (rires), c’est chouette ».

Estefanía

Cela faisait des mois qu’Estefanía Milla-Moreno n’était pas revenue au Chili. Elle vit depuis dix ans à Vancouver, au Canada, où elle travaille et fait des études de troisième cycle ; elle ne revenait donc au pays qu’occasionnellement, pour voir sa mère ou faire des démarches.

Au cours de l’un de ces voyages, il s’est passé quelque chose de très particulier.

La rue Manuel Montt, à Santiago, a une grande valeur affective pour Estefanía. D’abord parce que sa mère y vit et que, chaque fois qu’elle revient en ville, elle prend le même bus pour aller la voir et parcourt une grande partie de cette longue rue. Ensuite parce que c’est rue Manuel Montt que se trouve la clinique où Estefanía est née et où elle a mis au monde sa première fille. Mais aussi parce qu’entre ces deux lieux se trouve l’école où elle a fait sa scolarité et où, à de nombreuses reprises, elle a été victime d’abus de la part d’un enseignant.

Lors de ce voyage-là, quelque chose s’est passé en elle, et elle a décidé de descendre du bus quelques arrêts plus tôt, d’entrer dans son école et de dénoncer les faits.

« Je me suis fermée à cette histoire pendant très longtemps, mais je crois qu’en tant que femme, et surtout en tant que mère, il y a eu certains moments qui m’ont amenée à affronter ce qui m’est arrivé, depuis une dizaine d’années, en particulier grâce à plusieurs séances de thérapie, au soutien de mon mari et de ma mère, et à d’autres micro-abus que je vis parce que je suis une femme. J’aime courir, même si je sens qu’en le faisant je prends le risque de m’exposer à un violeur. Quand je vais marcher, danser, mesurer des plantes dans un endroit où il y a peu de monde, je ressens la même chose. Toujours en danger, et donc toujours sur mes gardes ».

Un fait en particulier lui a fait comprendre qu’elle devait agir. « La première fois que l’école de ma fille lui a attribué un enseignant, je me suis sentie mal et j’ai été prise d’une très grande angoisse. C’était la première fois que j’envisageais de raconter mon histoire et de demander du soutien, parce qu’à ce moment-là ma fille avait le même âge que moi quand les abus ont commencé. Je l’ai fait convaincue que mon secret faisait plus de mal qu’il n’était utile ».

« Là, il y a eu un changement en moi. Pendant longtemps, je m’étais convaincue que ce qui s’était passé était terrible, mais que cela appartenait au passé, jusqu’à ce que j’aie peur que la même chose arrive à ma fille. Les autres fois où j’ai ressenti ce désir d’agir, de dénoncer, je n’ai pas pu, jusqu’à ce que le bus s’arrête justement devant l’école, et que je descende. Je sens que c’est quelque chose qui s’est formé, qui a grandi, qui s’est accumulé, jusqu’à me dépasser. Je n’étais pas encore tout à fait sûre de ce que j’allais dire, j’ai seulement suivi l’élan qui me poussait à reprendre du pouvoir dans cet espace où j’avais si souvent été atteinte dans mes droits. Je me suis arrêtée à la porte, pleine de peurs, tremblante. C’était la récréation et j’ai aperçu une élève d’un âge proche de celui que j’avais quand j’allais dans cet établissement, et je l’ai interprété comme un signe. »

Elle a finalement pu parler avec la directrice et lui raconter ce qui lui était arrivé. Cela n’a pas beaucoup fait avancer les choses, mais il s’est passé quelque chose dont elle est reconnaissante jusqu’à aujourd’hui : lors de cette réunion, l’une des personnes présentes connaissait la Fondation et lui en a parlé un peu. Cela l’a intéressée, et elle a pris contact.

« Mon idée était de savoir ce qu’ils pouvaient faire pour mon cas ; je comprenais que ma seule voie possible était une dénonciation publique, et peut-être convaincre la direction de l’école d’installer des boîtes aux lettres à certains endroits de l’établissement pour que les élèves puissent signaler des abus de manière anonyme. Mes attentes envers la justice étaient faibles, et je devais essayer plus d’une voie. En entendant parler de la Fondation, j’ai ressenti de la curiosité et de l’espoir.

Elle n’avait pas de plan tout fait, mais elle avait une motivation : « jusque-là, ma mission était de raconter en détail ce qu’on m’avait fait, de m’assurer que cet enseignant ne continue pas à faire cours et qu’on n’écarte pas l’idée que l’abus sexuel sur enfants puisse continuer à se produire dans les salles de classe ».

Le chemin qui l’a menée à agir avait cependant commencé bien plus tôt chez Estefanía.

« Depuis un certain temps, j’étudie des plantes indigènes du Chili capables de mobiliser des métaux lourds dans un résidu minier (les déchets que laisse l’exploitation minière). Des recherches ont permis de démontrer que certaines plantes peuvent, par des mécanismes de séquestration, d’immobilisation et/ou de modification du milieu, changer la mobilité de ces métaux vers les plantes et à l’intérieur de celles-ci. Cela permet aux feuilles et aux racines de filtrer des métaux qui peuvent ensuite être extraits. Ces connaissances peuvent servir à restaurer des écosystèmes sur des sites de production minière ».

Comme elle l’explique, ses recherches l’obligent à passer beaucoup de temps seule, à surveiller les plantes, très concentrée, et donc avec beaucoup de temps pour penser. Et dans cette attente, elle a réfléchi à son histoire et à celle des plantes qui vivent dans des milieux très toxiques. « Comprendre la résilience des plantes m’a aidée à avoir confiance en ma capacité à donner un nouveau sens aux abus que j’ai vécus », explique-t-elle.

C’est à ce moment-là qu’elle a décidé d’écrire ce qui lui était arrivé, un exercice douloureux mais très libérateur. Quand elle a pu le terminer, et après être allée dans son école, elle l’a envoyé à la Fondation pour qu’on le relise et qu’on lui fasse des commentaires, et c’est ainsi qu’a commencé la relation.

L’accueil a été immédiat et, pour la première fois, elle a eu le sentiment de parler une langue proche, sans avoir besoin de longues explications. « À Vancouver, je faisais une thérapie en anglais, et si parler de ces sujets est déjà très difficile, ne pas le faire dans sa langue maternelle l’est encore plus. Quand j’ai parlé avec José Andrés Murillo, j’ai senti qu’il n’était pas nécessaire de me retraumatiser en donnant des détails, que l’essentiel était de me soutenir ».

« Dans cette relation, on a commencé à envisager la possibilité de publier mon texte, et José a eu l’idée qu’il valait mieux le publier dans CIPER, un média numérique chilien de journalisme d’investigation. José a été très proactif, il m’a mise en contact avec Mónica González, qui dirigeait le média à l’époque, et nous avons eu une conversation d’environ une heure. Je l’envoie, elle le retravaille, et il est publié. Je ne m’attendais pas du tout à ce que partager mon histoire ait autant d’impact ».

L’une des choses qu’on a dites à Estefanía à la Fondation, c’est qu’il était important qu’elle soit en thérapie, parce que, compte tenu d’expériences antérieures — que la fondation et ses fondateurs avaient dû affronter —, ce serait un processus difficile, « et parce que, même si mon psychologue me disait que j’étais presque prête à arrêter la thérapie, ce qui a suivi a été moins dur que surprenant ». La réponse au texte a été immédiate et massive.

« Ma réparation a commencé, et la fin de mon silence éternel et douloureux ».

Comme elle le raconte, Estefanía est activement en lien avec les Chiliennes et les Chiliens qui arrivent au Canada, et avec la communauté latino-américaine de Vancouver, « dans ma faculté, je participe à des groupes de salsa, de sport, et j’ai donc la chance de connaître beaucoup de monde. Je m’étais promis de tenir mon histoire à l’écart de mon entourage. C’est l’un des aspects auxquels j’ai le plus réfléchi avant de publier mon histoire, parce que j’ai dû beaucoup me demander si je pouvais et si je voulais renoncer à ce qu’on m’associe à ma joie et à ma force, et à ce qu’on commence à me définir à partir de mon expérience de victime d’abus sexuel dans l’enfance ».

« Et finalement, beaucoup de gens qui l’ont appris avaient besoin que je réponde à leurs questions, que j’explique comment (peut-être le plus dur à répondre), quand et pendant combien de temps j’ai été victime d’abus. C’était quelque chose de très étrange, parce que beaucoup de personnes, même pleines de bonnes intentions, n’ont pas réagi en disant : “Oh, c’est terrible, comment est-ce que je peux t’aider ?”, mais avaient besoin de plus d’informations ou réagissaient avec incrédulité (par ex. : “Il t’a vraiment violée ?”). Beaucoup de ces personnes faisaient même partie de mon cercle proche. Dans ce processus, le soutien et l’accompagnement de la Fondation ont été essentiels.

Toute cette révélation l’a amenée à comprendre que, malheureusement, nous ne savons pas comment soutenir ou aider quelqu’un qui a été victime d’abus. Qu’il y a beaucoup à déconstruire et à apprendre.

Après cet épisode, José a mis Estefanía en contact avec Arturo Greene et Juan Pablo Hermosilla (avocats de la Fondation), et ils ont décidé de déposer une plainte avec constitution de partie (querella) qui permette d’accéder à une véritable enquête. « Même si j’avais déjà porté plainte quand je suis allée au Chili, à la même date que ma visite à l’établissement, cette plainte n’avait pas avancé et avait été classée. Pour accéder aux tribunaux, le soutien de la Fondation a été et reste énorme ».

Peu après, pourtant, elle a appris que sa plainte, parce qu’elle portait sur des faits survenus dans son enfance, avait de nouveau été classée en raison d’une possible prescription. C’était un grand obstacle, mais pas un frein, car le chemin de sa « détoxification » avait déjà commencé, et elle n’allait pas faire marche arrière. C’est ainsi qu’avec ses avocats, Estefanía a formé un recours devant la Cour qui, reconnaissant l’obligation de l’État chilien de lui garantir l’accès à la justice par une procédure judiciaire, a ordonné l’ouverture d’une enquête.

« J’ai senti que je devais faire quelque chose selon mes propres termes, en rompant avec le silence, le secret, la honte profonde et une certaine responsabilité qui m’habitaient. Ça a été un processus douloureux, parce que quand je voulais le dire, ma gorge se serrait jusqu’à ce que plus aucun mot ne sorte. Le texte que j’ai publié avec l’aide de Mónica m’a permis d’éviter ces sensations, mais aussi de dire à cette autre adolescente, à cette femme, à cette personne âgée qui se trouve de l’autre côté de ce texte : je te vois, ce n’est pas ta faute, c’est malheureusement courant, il faut que ça cesse ».

Ce qu’Estefanía voulait obtenir, avec son texte puis avec la plainte, c’était en parler sans culpabilité, avec sa voix féministe de femme, de mère et de petite-fille : c’était un « plus jamais ». « Malgré tout, écrire mon récit a été difficile, ce sont des souvenirs chargés de beaucoup d’émotions, de douleurs profondes, de colère et de tristesse qui se renforcent l’une l’autre. Tu écris une phrase et tu pleures un jour, et le lendemain tu vomis et tu dors. Une fois le texte terminé, le relire ou découvrir les impressions de certaines personnes a aussi été douloureux ».

Dans la procédure engagée par la Fondation, l’enseignant a été appelé à témoigner, mais la pandémie a ensuite commencé et la procédure a eu du mal à avancer, même si elle reste en cours.

« Ils ont appelé à témoigner mes camarades de classe de l’époque. D’ailleurs, dans ce groupe, il y a mon meilleur ami de toujours. Le plus terrible, c’est que même s’il y a d’autres personnes victimes de cet enseignant pendant les années où j’ai subi ses abus, si elles ont porté plainte à une date proche de la mienne, leur affaire pourrait aussi être déclarée prescrite. La loi n’est pas à la hauteur. Elle ne respecte pas le temps qu’il faut pour assimiler la réalité. Ma douleur, ma colère et mon désir de justice ne se prescrivent pas. Et si on ne prend pas en charge ces sentiments, l’issue peut être fatale. Quand on ne te croit pas, qu’il n’y a ni soutien ni condamnation, on met en grand danger des personnes qui étaient déjà vulnérables en raison de leur âge, du pouvoir, de leur classe sociale, de leur origine ethnique ou de leur éducation », explique Estefanía.

« Mon espoir, ce que je souhaite, c’est que l’imprescriptibilité soit pleinement rétroactive, pour que des personnes comme lui soient en prison ».

Comme elle le raconte, pour elle il est extrêmement précieux de rompre le silence, car c’est seulement ainsi qu’on peut arrêter les abus. À partir de son expérience, elle a fait plusieurs choses dans la faculté universitaire où elle travaille. Elle s’est formée et a donné des séminaires sur la prévention du harcèlement sexuel à la faculté, « parce que le harcèlement sexuel continuera d’exister, en particulier là où il y a des dynamiques de pouvoir, très présentes dans les milieux universitaires », explique-t-elle.

« Et dans ce long processus de changement, la Fondation a été et reste une lumière dans l’obscurité.

Je me suis sentie soutenue du matin au soir, avec énormément d’appui professionnel et personnel. Mon consentement a été au cœur de toutes les démarches que la Fondation mène en mon nom. Et cela donne un nouveau sens à ma manière d’être en relation avec mon entourage, et en même temps à mon autonomie, à mon estime de moi et à ma capacité d’agir. »

Elle tient pourtant à expliquer qu’elle ne se sent pas en mesure de recommander à qui que ce soit de porter plainte, « parce que le chemin des survivantes et survivants est si particulier et si singulier qu’il sera différent pour chaque personne. Ce que je recommande, en revanche, c’est de ne pas porter ce poids seule. Je recommande aussi d’essayer différentes manières de rompre le silence : parler, écrire, passer par des expressions artistiques, parmi tant d’autres possibilités. Quand j’ai commencé à partager mon histoire, à la revivre psychologiquement et physiquement, j’ai eu moins de cauchemars et de flashbacks. Dans ces processus, il se passe assurément des choses sur le plan émotionnel et physiologique ; appuyez-vous donc sur la Fondation, ou sur les personnes que vous aimez et en qui vous avez confiance, parce que nous devons vraiment revendiquer notre liberté, notre sécurité, notre capacité d’agir et notre consentement. Dans ce processus, j’ai donné un nouveau sens à mon existence. ».

Le plaidoyer politique de Fundación para la Confianza

Par José Andrés Murillo, directeur exécutif de Fundación para la Confianza

En 2011, avant même d’avoir un an d’existence, Fundación para la Confianza a été invitée au Congrès national à s’exprimer sur un projet de loi alors considéré comme totalement disruptif. Ce projet, porté en particulier par le sénateur de l’époque Patricio Walker, visait à rendre imprescriptibles les abus sexuels commis contre des enfants et adolescents. La proposition allait d’abord à contre-courant. Le dogme de la prescription semblait intouchable ; pourtant, des militants, des universitaires, des survivantes et survivants se sont joints au mouvement et, alors que cela semblait utopique en 2011, le projet a été adopté à l’unanimité par le Congrès en 2019. Il s’est agi d’un changement culturel véritable et profond.

  1. 1990Le Chili ratifie la Convention relative aux droits de l’enfant
  2. 2011La Fondation est invitée au Congrès pour parler du projet qui rend imprescriptibles les abus sexuels commis contre des enfants et adolescents
  3. 2019Le projet est adopté à l’unanimité par le Congrès
Un projet qui semblait utopique en 2011 a été adopté huit ans plus tard.

Dans ce changement, la Fondation s’est jointe à d’autres initiatives, personnes et organisations qui luttaient pour que le Chili dispose d’un système de protection de l’enfance et de l’adolescence conforme à la Convention relative aux droits de l’enfant, que le Chili avait déjà ratifiée en 1990. Un système de protection et de promotion des droits devait s’appuyer sur une loi garantissant effectivement ce qu’établit la Convention. Cette loi n’existe toujours pas dans notre pays. Divers prétextes ont fait tomber dans l’oubli chaque projet de loi. Nous espérons que la proposition actuelle sera bientôt adoptée.

Par ailleurs, depuis des années, nous avions besoin d’un défenseur autonome des droits de l’enfance et de l’adolescence, institution qui existe désormais, en grande partie grâce à la pression de la société civile et à l’engagement de certains parlementaires. Le Chili a besoin d’un organe directeur en matière d’enfance et d’adolescence, qui coordonne les différentes politiques publiques qui les concernent. Nous ne disposons aujourd’hui que d’un sous-secrétariat d’État aux attributions limitées et au profil plus politique que technique. Ce que nous recherchons, c’est un organe doté d’attributions ministérielles ou supraministérielles, capable de relever le défi de la prévention et de l’intervention coordonnée des politiques de l’enfance et de l’adolescence.

Ce que la Fondation a porté avec d’autres organisations

  • L’imprescriptibilité des abus sexuels commis contre des enfants et adolescents, adoptée en 2019
  • Une loi qui garantisse ce qu’établit la Convention relative aux droits de l’enfant, qui n’existait pas encore quand le livre a été écrit
  • Un défenseur autonome des droits de l’enfance et de l’adolescence, qui existe désormais
  • Un organe directeur en matière d’enfance et d’adolescence, doté d’attributions ministérielles ou supraministérielles

Je me souviens bien de nos conversations avec le pédagogue et militant des droits de l’enfant Francesco Tonucci et avec le psychologue et universitaire chilien Fabián Nichel, qui dirigeait alors Fundación para la Confianza, sur la nécessité que le monde adulte écoute les enfants. Et ce n’était pas seulement pour eux, mais pour nous. Nos voix d’adultes sont généralement viciées, aveuglées par l’adultocentrisme dans lequel nous avons grandi et dans lequel nous évoluons. L’enfance, au contraire, est une voix nouvelle, un regard neuf sur le monde qui crée un monde nouveau. Un monde que nous n’imaginions pas. Chaque fois que l’humanité arrive dans une impasse, ce sont les enfants qui inventent une nouvelle manière de voir et d’éclairer, et cette lumière nouvelle montre la sortie, elle est la sortie. Un système qui promeut et garantit les droits de l’enfance et de l’adolescence n’est pas seulement une politique sociale, mais une politique structurelle. Nous en dépendons toutes et tous.

C’est en mettant l’enfance au centre que nous sortirons de la crise sociale, politique, économique et surtout de santé mentale que traverse notre pays. Et c’est pour cela que nous continuerons à nous battre en tant qu’organisation. Les mots que Gabriela Mistral a écrits en 1927, au milieu d’une lassitude et d’une révolte sociales comme celles que vit de nouveau notre pays depuis 2019, sont aujourd’hui pleinement d’actualité :

« Il est possible que, dans le conflit social que nous vivons, et qu’il est inutile de nier, la question de l’enfance soit la seule qui puisse unir les adversaires dans l’acceptation de grandes réformes. Je pense souvent que c’est par cette question, et par aucune autre, que pourrait commencer “la nouvelle organisation du monde”, parce que même les pires relèvent la tête, écoutent, deviennent un instant nobles et accueillants quand on nomme l’enfant. La pudeur la plus tardive monte au visage de n’importe quel individu dépourvu de conscience sociale quand on lui parle de la misère des enfants […] ».

Observatorio para la Confianza

Par Sofía Aliaga, coordinatrice de l’Observatorio de Fundación para la Confianza, et Benjamín Gálvez

« La vérité, c’est que les choses ne changent toujours pas »

C’est par cette phrase qu’Edison Gallardo, 42 ans, explique pourquoi son combat pour faire cesser les atteintes aux droits des enfants et adolescents au Chili continue, et pourquoi sa principale motivation a été de faire cesser ce qu’il a vécu pendant son enfance et qui se répète encore aujourd’hui.

De l’âge de deux ans à quinze ans, Edison a vécu dans un foyer du Servicio Nacional de Menores (SENAME, service public chilien de protection de l’enfance de l’époque), et plus qu’une expérience qui le définit, c’est une histoire qui lui a donné aujourd’hui le courage d’élever la voix pour celles et ceux qui continuent d’être atteints dans leurs droits de la même manière que lui pendant son enfance.

En 2017, son expérience est devenue publique avec la parution de son livre « Mi infierno en el SENAME » (Mon enfer au SENAME), où, en plus de raconter les abus qu’il a subis, il formulait une critique forte du système actuel de protection des droits de l’enfance au Chili. Depuis, tout a fait boule de neige : « au départ, je voulais seulement publier mon livre, le lancer et être un écrivain de plus, et les gens ont commencé à m’attribuer un engagement que je n’avais pas pris jusque-là. Je voulais continuer ma vie, et je me disais : “Bon, c’est la dernière manifestation à laquelle je participe”, et il y en a une autre, et une autre, et il y a eu tellement de dernières fois que tu te rends compte que tu as passé cinq ans dans tes dernières fois. Ensuite, on a commencé à m’inviter aux séances du Congrès, et je suis allé à tant de séances que je ne savais plus laquelle serait la dernière. Tu ne te rends pas compte du moment où tu as décidé de commencer, et tout à coup c’est devenu un besoin, tu ne peux plus en sortir, tu ne peux plus faire comme si de rien n’était », se souvient Edison.

« Les gens t’identifient à une cause, et ça te donne de plus en plus de courage pour continuer, parce que tu sais que, qu’on t’attaque ou non, tu n’es jamais seul », ajoute-t-il.

C’est au moment de lancer son livre qu’il s’est rapproché pour la première fois de la Fondation. Il a contacté James Hamilton pour qu’il le présente, « et à partir de là, on a noué une relation très importante. On s’est vus plusieurs fois, on a parlé de la difficulté d’être celui qui dénonce, il m’a donné plusieurs conseils pour garder la force ».

Par ailleurs, « je m’étais proposé comme témoin dans les affaires d’abus sexuels du prêtre Francisco José Cox, dont j’ai été victime, et dans lesquelles il y avait deux autres plaignants, et je me suis tellement impliqué que j’ai décidé de ne pas rester en dehors de cette étape importante ; c’est comme ça que je suis devenu partie à la plainte contre Cox », se souvient Edison. Ce fait a marqué le début non seulement d’une relation de soutien de la part de la Fondation, mais plutôt d’un lien de collaboration, comme il l’explique : « j’ai aussi donné des séminaires et des conférences sur l’abus sexuel sur enfants avec la Fondation ; quand il faut parler d’atteintes aux droits, ils comptent sur moi, alors je sens surtout qu’on s’est aidés à diffuser le même message ».

Au sein de la Fondation, il est devenu évident que diffuser était une étape, mais qu’il fallait aller au-delà de montrer une réalité. Il fallait provoquer des changements non seulement dans la société, mais aussi dans la politique, dans les lois, dans l’attitude des responsables politiques face aux droits de l’enfance, et dans le rôle de protection que devrait jouer l’État.

C’est dans cette idée qu’est né en 2018, au sein de Fundación para la Confianza, l’Observatorio para la Confianza (observatoire de la Fondation) qui, depuis cette année-là et grâce à une alliance avec la Fundación Colunga, surveille et suit la situation des droits des enfants et adolescents placés sous la protection de l’État.

Au Chili, l’organisme public chargé de la protection des enfants atteints dans leurs droits, en raison de leur situation familiale ou personnelle, est le Servicio Nacional de Menores (SENAME). Mais cette institution a été très contestée après la révélation d’une série de situations qui ont montré que l’État n’a pas la capacité réelle de protéger les droits des enfants pris en charge par son réseau. Ces irrégularités, ainsi que la profonde douleur et l’indignation que provoquent ces situations, ont motivé la création de l’Observatorio para la Confianza, instance qui cherche à peser de manière résolue sur la création de conditions permettant que chaque enfant et adolescent placé sous la protection de l’État voie tous ses droits respectés et protégés.

Pendant deux ans, l’Observatoire s’est consacré à la recherche et à la systématisation d’informations sur l’enfance placée sous la protection de l’État, en publiant, jusqu’en septembre 2020, sept rapports techniques, onze notes techniques et deux rapports annuels qui donnent à voir l’état des droits des enfants vivant dans les foyers du réseau SENAME. Il a aussi rendu transparentes et accessibles des informations sur les enfants et adolescents placés sous la protection de l’État, et il a pesé sur l’élaboration de politiques publiques fondées sur les droits, afin de consolider l’État comme garant principal des droits de l’enfance.

  • 7rapports techniques
  • 11notes techniques
  • 2rapports annuels sur les droits des enfants dans les foyers du réseau SENAME
  • 93mesures du gouvernement pour l’enfance, suivies sur la plateforme Vigilantes por la Infancia
Ce que l’Observatoire avait publié jusqu’en septembre 2020.

Mais le plaidoyer n’est jamais une tâche simple pour une organisation de la société civile, encore moins pour un observatoire qui a bâti sa stratégie sur la recherche constante de changements profonds tout en essayant de contribuer concrètement par la production d’informations et le travail technique. Comment peser dans une société où le lobbying est si inégal ? L’une des réponses que nous avons trouvées a été d’unir nos forces à celles d’autres organisations poursuivant le même objectif.

L’articulation est devenue l’axe de l’action de plaidoyer. La Comunidad de Organizaciones Solidarias (COS), le Grupo Miradas, la Fundación Infancia et la Fundación San Carlos ont été les premiers à s’associer pour atteindre cet objectif. Avec ces organisations, une proposition a été élaborée pour le projet de loi créant le Service national de protection spécialisée de l’enfance et de l’adolescence, initiative qui a donné de bons résultats : plusieurs des recommandations ont été systématisées et intégrées par la commission. Un travail commun pour élaborer des propositions concrètes a ainsi porté ses fruits.

Le travail en commun a permis de réduire l’asymétrie qui existe dans le plaidoyer en matière d’enfance, où plusieurs corporations, organismes agréés ou acteurs liés sont bien mieux placés que la société civile, qui n’a pas cette capacité. En ce sens, la position de l’Observatoire est que ces acteurs peuvent peser, mais qu’ils ne peuvent pas être les seuls.

« J’ai ressenti de l’envie la première fois que j’ai entendu parler de l’Observatoire, parce que j’avais prévu de faire exactement la même chose », se souvient Edison en riant, avant d’ajouter : « j’ai pensé qu’ils m’avaient devancé, mais après avoir rencontré l’équipe de professionnels, je reconnais que c’est une entité qui s’en préoccupe, mais il en faudrait beaucoup plus. Elle fait par dignité et par souci d’accueillir ce que le gouvernement devrait faire par obligation ».

L’Observatoire n’a cependant pas seulement cherché à peser sur le projet de loi du nouveau service qui remplacera l’actuel SENAME. Le Chili est le seul pays d’Amérique latine et des Caraïbes qui ne dispose pas encore d’une loi sur les garanties et la protection intégrale des droits de l’enfance et de l’adolescence. Dans cette perspective, l’Observatoire estime que notre pays doit avancer de toute urgence vers un système de protection intégrale des droits de l’enfance dans lequel l’État respecte, protège et assume ses responsabilités, et élabore des politiques publiques intégrales, avec des actions coordonnées de promotion, de prévention et de protection de leurs droits.

Afin de suivre l’adoption du projet de loi sur les garanties et les 93 autres mesures pour l’enfance prises par l’actuel gouvernement de Sebastián Piñera, l’Observatoire a participé, avec la Fundación Ciudadanía Inteligente, la COS et la Fundación Colunga, à « Vigilantes por la Infancia » (vigies pour l’enfance), une plateforme qui permet aux citoyens d’exercer un contrôle social sur les décideuses et décideurs en matière d’enfance, et qui mesure le degré de réalisation des différentes propositions du gouvernement actuel. Le travail de cette plateforme sert de source à de nombreux parlementaires, femmes et hommes, qui, dans plusieurs débats, s’appuient sur les analyses et les rapports élaborés par ce groupe d’organisations.

Pourtant, comme l’affirme Edison à partir de son expérience au Congrès, « chaque responsable politique, chaque député de ce pays est un obstacle, à part quelques-uns, parce qu’ils écoutent, ils sont émus, mais tout s’arrête là. Alors tu as ceux qui écoutent les personnes constamment atteintes dans leurs droits, mais il y en a plusieurs autres qui préfèrent écouter l’érudit de Harvard, avec un master en politiques publiques, qui a de l’empathie pour la profession mais n’a pas l’expérience, plutôt que d’écouter l’expérience elle-même ».

Il poursuit : « en fait, je pense parfois que cette empathie qu’ils montrent quand c’est notre tour d’intervenir est feinte, parce qu’ils continuent d’agir de la même manière. C’est une question d’être politiquement correct, mais pas engagé, ce qui se traduit finalement par un engagement partisan avec une pensée adultocentrée au lieu d’une conscience sociale ».

Cette année 2020 prend fin la convention avec la Fundación Colunga, qui a financé une grande partie du travail de plaidoyer et de recherche de l’Observatoire. Le défi est donc de parvenir à rendre ce grand projet autonome financièrement, pour continuer à contribuer et à obtenir des avancées concrètes dans le respect, la protection et la réalisation des droits humains par l’État.

Et dans cette perspective, le rêve d’Edison pour l’avenir est clair : « j’espère qu’on réduira à zéro l’abus sexuel sur enfants. Réduire à zéro les atteintes aux droits est impossible, mais il est nécessaire d’alourdir les peines des agresseurs sexuels, il est nécessaire que l’enfant soit considéré comme un sujet de droits, avec des garanties comme celles que le gouvernement actuel refuse, et avec lesquelles il est en train de fabriquer les pauvres et les ignorants de demain.

Il faut des changements profonds, parce qu’à quoi bon savoir qu’il existe des atteintes aux droits des enfants et adolescents. Nous avons besoin d’un changement de conscience, nous avons besoin de reconnaître la valeur de l’enfant comme il se doit, comme l’avenir du Chili, même si ça fait cliché ».

À propos de cette édition. Version web du livre 10 ans pour un monde sans abus (10 años por un mundo sin abuso), publié en PDF par la Fundación para la Confianza en 2021 (première édition imprimée à 500 exemplaires, Ograma Impresores ; ISBN 978-956-402-822-4). Directeur : José Andrés Murillo. Coordination générale : Nicole Del Río. Recherche et rédaction : Benjamín Gálvez. Direction artistique et conception graphique : Cristhian Sotomayor. Illustrations : Jesu Villa et Cristhian Sotomayor. Édition : Natalie Sève. Dans cette version, les coquilles ont été corrigées et des graphiques résumant le contenu ont été ajoutés ; les illustrations des personnes qui témoignent ne sont pas reproduites. Les chiffres, les fonctions et les références juridiques sont ceux de la date du livre. Le PDF original est en espagnol. Télécharger le PDF original (en espagnol)

Traduction de la Fundación Para la Confianza. En cas de différence, la version espagnole prévaut. Version espagnole.