Chapitre 2 · 10 ans pour un monde sans abus
L’histoire qui a tout commencé
Chapitre 2. Juan Carlos Cruz, James Hamilton, José Andrés Murillo et leur avocat, Juan Pablo Hermosilla, se souviennent de la révélation de l’affaire Karadima, de la dissimulation à laquelle ils se sont heurtés et des raisons pour lesquelles ils ont décidé de créer une fondation.
Sommaire du livre
Le texte qui suit est construit à partir des idées et des mots de José Andrés Murillo, Juan Carlos Cruz, James Hamilton et Juan Pablo Hermosilla, chacun étant identifié par une couleur. Chaque paragraphe, ou groupe de paragraphes, porte la couleur de la personne qui parle.
- José Andrés Murillo
- Juan Carlos Cruz
- James Hamilton
- Juan Pablo Hermosilla
Juan Carlos Cruz, James Hamilton et José Andrés Murillo sont entrés sur la scène publique chilienne en 2010, après avoir révélé, dans un reportage de l’émission Informe Especial de Televisión Nacional, les abus qu’ils avaient subis de la part de Fernando Karadima, un ancien prêtre renommé et puissant de l’élite de Santiago et du pays. Jusque-là, le prêtre avait une réputation de saint. Aujourd’hui, plus de dix ans après les faits, avec Juan Pablo Hermosilla, l’avocat de l’affaire, ils réfléchissent, dans un récit choral, à ce qu’a signifié, pour eux et pour la société, la révélation de cette affaire, et expliquent comment le résultat de cette expérience a été, entre beaucoup d’autres choses, l’impulsion qui a donné naissance et sens à une Fondation qui accompagne et défend des personnes qui ont traversé, ou traversent, une situation semblable.
José Andrés Murillo
Quand tout a commencé, nous avons fait la une des journaux pratiquement tous les jours, et ça a duré très longtemps, très longtemps, c’était épuisant.
Juan Carlos Cruz
J’avais honte d’apparaître partout. Enfin, on m’insultait énormément sur Twitter et ailleurs, et ça me faisait mal. Ça me fait encore mal, mais d’un autre côté je gardais ma foi et l’espoir qu’on pouvait faire quelque chose de plus grand.
James Hamilton
Quand tout s’est passé, j’ai pensé qu’on allait me tuer. Quand il arrive des choses comme ça, de cette ampleur, tu es dans un état tellement lamentable, à te défendre, à essayer de résister, de survivre, d’aller de l’avant, que la seule chose à laquelle tu penses, c’est comment respirer un jour de plus, et ce que tu crains le plus, c’est qu’on te tue ou qu’on fasse encore plus de mal à ta famille.
José Andrés Murillo
J’avais très peur de l’exposition, et ça me répugnait un peu. Je ne voulais pas qu’on se mêle de ma vie. Mais avant la diffusion du reportage, j’ai vu comment on commençait à mettre en cause James et Juan Carlos, si violemment, que j’ai senti que je devais faire quelque chose, et le soutenir. Ce n’était pas par intérêt ni rien de ce genre, c’était comme quand on voit qu’on frappe un ami et qu’on s’en mêle, tout simplement.
Juan Carlos Cruz
Aujourd’hui encore, je suis surpris de voir à quel point ma vie et celle des autres sont publiques, mais je suis surpris aussi par l’ampleur que ça a prise dans le monde entier ; enfin, arriver à provoquer une crise dans le pontificat du pape François, c’était impressionnant. Je n’aurais jamais pensé que certaines des choses qui sont arrivées arriveraient ; enfin, le New York Times a publié un éditorial qui disait que Juan Carlos Cruz était en train de détruire le pontificat du pape François, s’il ne faisait pas quelque chose.
James Hamilton
Presque toutes les victimes d’abus ont le sentiment d’être les seules à en avoir subi, qu’il n’y a pas d’autres victimes, et elles sont très affectées parce que la personne qui agresse tend à les isoler et à les culpabiliser ; donc, la première chose qui leur arrive, c’est d’être dans la solitude. Penser, alors, qu’il y en avait beaucoup d’autres, ou même penser qu’il y avait beaucoup d’autres victimes de Karadima, c’était une supposition, mais une supposition qui s’est confirmée à mesure que José, Juan Carlos et moi sommes entrés en contact.
Ensuite, le fait que de nouvelles victimes apparaissent dans le reportage a été en partie ce qui nous a permis de continuer et de faire cette dénonciation. Nous avons senti que ce qui nous était arrivé à nous trois était un petit échantillon de ce qui avait dû arriver à d’autres personnes.
Juan Pablo, à un moment où l’affaire était déjà avancée, nous a dit : « Écoutez, ça va amener beaucoup de gens à donner un nouveau sens à leurs abus, à les découvrir ou à les revivre, et ils vont se retrouver sans aucun soutien », parce qu’à ce moment-là il n’y avait au Chili rien de semblable à la Fondation, où ils auraient pu être accompagnés.
Juan Pablo Hermosilla
La perception que c’était beaucoup plus massif nous est venue une fois que le sujet Karadima s’est installé dans l’opinion publique comme un scandale, pas seulement au sein de l’Église, mais comme un scandale de situation d’abus en général. C’est là que nous avons commencé à recevoir des appels et que, pour ma part, j’ai commencé à recevoir beaucoup de témoignages, sous le secret professionnel, de personnes qui racontaient d’autres situations d’abus. À un moment donné, même des journalistes qui couvraient l’affaire Karadima venaient me raconter des cas d’abus qu’ils avaient vécus ou dont ils avaient eu connaissance, et ça m’est arrivé aussi avec certains juges.
C’est ainsi que le sujet commence à s’étendre à la sphère privée, aux écoles, aux universités, aux lieux de travail, au cadre familial, enfin à toutes les situations où il y avait une relation asymétrique de pouvoir d’un adulte, homme ou femme, sur un enfant, garçon ou fille.
J’ai commencé tout ce processus de manière très naïve, parce que je suis toujours resté catholique, et je vais à la messe ; alors au début j’ai voulu aller voir le cardinal Errázuriz, et je pensais qu’il allait nous aider.
Juan Carlos Cruz
C’est pour ça que, quand tout a commencé, nous avons fait toute la démarche par l’Église, en lui faisant confiance. Des mois plus tard, je me suis réveillé et je me suis rendu compte qu’on nous menait en bateau, qu’on nous plantait un couteau dans le dos, et j’ai appris tout ce qu’avaient vécu James et José Andrés, et ça a été horrible.
Une Église — et une société — qui dissimule
José Andrés Murillo
J’ai toujours imaginé que l’Église, les paroisses et les curés étaient un groupe qui soutenait les personnes les plus faibles, et qu’elle était irréprochable, immaculée. C’est pour ça que je pensais que j’allais rencontrer des gens dans cet état d’esprit, des personnes qui allaient s’engager à 100 % pour nous, sans nous mettre en cause, parce que c’était dans leur nature.
Mais je me suis rendu compte que non.
Juan Pablo Hermosilla
Je pensais que, quand ces cas seraient connus, les cardinaux Ezzati et Errázuriz, à l’époque, allaient réagir comme des personnes normales, avec empathie, qu’ils allaient être horrifiés. Je m’imaginais que ce n’était que de l’ignorance, et je dois reconnaître que j’ai été surpris et épouvanté de voir qu’ils savaient toutes ces choses et qu’ils les avaient délibérément étouffées.
Du côté de l’État, finalement, il s’est passé la même chose. On avait l’espoir que les juges allaient recevoir ces affaires et enquêter, mais la réaction première de l’État a été terrifiante : ils ont classé toutes les affaires, ils ne voulaient même pas enquêter.
Les premiers combats que nous avons dû mener alors ont été contre l’État : obtenir, par la pression judiciaire et sociale, qu’il enquête sur ces faits. Enfin, il y avait là une situation d’abandon qui ne provoquait que la retraumatisation des victimes, ou la vengeance personnelle.
James Hamilton
Le niveau de dissimulation et de retraumatisation qu’a produit l’Église, seule une institution coupable pouvait le produire, parce que si pour eux ça avait été un cas isolé, l’Église s’y serait attaquée ou aurait essayé de le résoudre de toute urgence, et ça n’a pas été le cas. Alors, quand tu vois que l’Église devient complice par la dissimulation, eh bien, ça a été comme le signal qui nous a fait comprendre que nous étions face à un problème massif.
José Andrés Murillo
Non seulement ils ont relativisé l’abus, mais ils justifiaient même leurs actes en pensant à un « au-delà », et c’est pour ça que je me suis rendu compte qu’il y avait une réalité dissociée, et qu’en regardant ça on pouvait penser qu’il y avait quelque chose de plus profondément inculqué dans la société.
Souvent, dans l’Église, on se sert de la foi pour dissocier la réalité, et pour moi ça fait partie du problème. Je te dirais même que l’abus en est la conséquence. L’abus est une conséquence de la dissociation des sens qui existe dans beaucoup d’endroits de la société. On dissocie son ressenti, son sens de la vie, sa responsabilité, à travers un paradigme et un dogme qui est hétérogène. C’est là qu’est l’essence de l’abus, et en particulier de la dissimulation, cléricale.
Les religions, et en particulier la religion catholique, peuvent être une forme de dissociation, et non d’intégration de la vie. C’est comme un ajout qui te permet d’avoir un laissez-passer pour l’autre vie, un nihilisme permanent. Pour beaucoup de gens, du fait que Dieu existe, tout est permis, parce qu’ils se confessent et on leur pardonne. Cela dit, une expérience religieuse plus incarnée et authentique pourrait constituer une profonde responsabilité éthique devant ce qu’une personne est et fait, mais comme ça n’arrive presque jamais, on dissocie. C’est la dissociation inacceptable que l’on voit et que l’on vit dans l’Église, et dans beaucoup d’endroits, qui permet de ne pas prendre en charge la réalité. Cependant, j’admire celles et ceux qui vivent la foi et la vie sans que la première soit une évasion ou une justification, mais une intégration réelle et responsable.
Juan Carlos Cruz
Ma foi a toujours été extrêmement importante pour moi, même pendant l’abus, et après, parce que, comme je ne pouvais le raconter à personne, les seuls qui comptaient pour moi étaient Dieu et Marie ; j’essayais toujours de me réfugier en eux.
Je sentais qu’ils étaient comme mes amis ; même si certains membres qui se disaient leurs alliés m’ont fait un mal épouvantable, je ne les ai jamais accusés, bon, parfois, mais pour moi la foi a toujours été extrêmement importante. J’ai été un rebelle, parce que je disais : « Pas question, putain, que j’arrête d’aller à la messe parce qu’on dit qu’un gay ne peut pas communier. Qu’ils aillent se faire voir, j’irai toujours communier parce que la Vierge et Dieu m’aiment, je m’en fiche. »
Après que l’abus a été connu, quand j’allais à la messe, je voyais que les gens se donnaient des coups de coude quand je passais et se demandaient pourquoi j’allais communier alors que j’étais « un ennemi de l’Église », mais tu sais quoi, je me suis dit : « Pour moi, c’est tellement important que je ne vais pas les laisser gagner et détruire la seule chose qui a pour moi une importance énorme, qui me console et me protège. » Malgré tout, je respecte toutes celles et ceux qui ne sont plus catholiques et je comprends tous les gens qui ne veulent plus rien savoir de l’Église.
Ma foi est ma consolation, c’est ce qui me motive, c’est un refuge qui m’a sorti de moments terriblement sombres, et je n’ai pas honte de le dire. Je ne vais pas laisser ces imbéciles laisser détruire tout ce que j’ai, seulement parce que certains considèrent que je suis un « ennemi de l’Église ».
Pourquoi le faire
Juan Carlos Cruz
Je ne pouvais pas vivre dans une société où Karadima contrôlait tout ce qu’il contrôlait à l’époque, et où des choses comme ça continuaient d’arriver. Je ne pouvais pas rester tranquille avec ça. Pour cette raison et pour ma sécurité, j’ai décidé à un moment donné de quitter le pays, mais ensuite, d’ici, j’ai continué à mener le combat.
José Andrés Murillo
Je ressentais beaucoup d’indignation, de colère et beaucoup d’autres choses, mais il m’arrivait aussi que cette indignation ne me paralyse pas : elle me poussait à comprendre les raisons, à comprendre pourquoi ce qui s’était passé s’était passé. C’est pour ça aussi que j’ai beaucoup étudié, et je dis toujours que tout ce processus a été comme un autre doctorat en parallèle, parce qu’il m’a vraiment aidé à mieux comprendre l’abus et la société dans laquelle l’abus est commis.
James Hamilton
Dans mon cas, avec mon esprit de biologiste, j’ai toujours tendance à penser en termes d’épidémies et, dans cette perspective, je me suis rendu compte que ce problème était structurel et que, si c’était arrivé dans d’autres parties du monde, c’est que c’est une épidémie massive. Alors, en ce sens, pour moi au moins, il était clair que c’était quelque chose de grande ampleur.
C’est pour ça que mener cette bataille a été une décision totale. Mener un combat comme celui-là, de dix ans, avec un objectif personnel, c’est de la folie. Seule une idée collective, née de l’empathie et de la solidarité avec toutes les personnes victimes d’abus de toute nature, nous a donné la force de le faire. Autrement dit, des objectifs mesquins ne te donnent pas la force nécessaire pour mener ça à bien.
Juan Carlos Cruz
Depuis que j’ai connu le pape, en 2018, j’ai gardé le contact et une proximité avec lui. Pour moi, ça a été très important. Je sens que j’ai peut-être contribué ainsi à faire avancer davantage la lutte contre l’abus, et donc à aider beaucoup de gens à guérir. Quand on me dit, presque avec pitié : « Mince, tout ce que tu as souffert », je pense que oui, c’est vrai que j’ai beaucoup souffert, mais si on regarde ce que souffrent les personnes qui ont été victimes d’abus sexuels et qui sont seules, ou qu’on ne croit pas et qui n’ont pas de soutien, il n’y a pas de comparaison. Alors si, par ce qu’on fait, on peut alléger le poids d’autres personnes, je le referais mille fois.
Dans ces conversations, j’ai pu l’aider sur des cas et sur des choses, et je me sens extrêmement honoré d’avoir pu, grâce à ce lien, contribuer à faire avancer davantage le sujet, et que cela puisse aider beaucoup de gens à guérir. Quand on me dit, presque avec pitié : « Mince, tout ce que tu as souffert », je pense que oui, c’est vrai que j’ai beaucoup souffert, mais si on regarde ce que souffrent les personnes qui ont été victimes d’abus sexuels et qui sont seules, ou qu’on ne croit pas et qui n’ont pas de soutien, il n’y a pas de comparaison. Alors si, par ce qu’on fait, on peut alléger le poids d’autres personnes, je le referais mille fois.
José Andrés Murillo
Nous avons fait partie d’un choc social très profond, d’un conflit culturel, d’un conflit de conservateurs, entre des conservateurs, dogmatiques, craignant le changement, détenteurs de la vérité, de tout, et une pensée libertaire, qui assumait dans sa chair même les portes d’une autolibération de l’abus, de l’abus sexuel.
Juan Pablo Hermosilla
Cette catharsis vécue à l’occasion de l’abus ecclésiastique de l’affaire Karadima a permis d’ouvrir dans la société chilienne une vanne des abus sexuels qui était fermée.
Tous les scandales qui ont éclaté et le fait que le sujet n’ait pas disparu de l’opinion publique pendant dix ans tiennent, à mon sens, au rôle qu’ont joué les médias, qui a été différent de ce qui s’est passé dans d’autres pays. Au Chili, les médias ont joué un rôle très important en faisant connaître ces faits et en apportant leur soutien aux personnes qui dénonçaient.
D’une certaine façon, cette exposition massive te donne une responsabilité de continuer à mener le combat et d’aller de l’avant.
James Hamilton
Je crois que l’un des points les plus importants concerne l’imprescriptibilité, une question qui n’était pas très claire pour nous, et qui s’est éclaircie essentiellement quand, après l’une de nos interventions publiques, il a été décidé de rouvrir l’enquête. L’affaire avait presque abouti à un non-lieu (sobreseimiento), et la première chose qu’on nous a dite, c’est que c’était l’ancien système de justice et que l’affaire était prescrite parce que plus de dix ans s’étaient écoulés depuis les faits.
Pour nous, ça a toujours été inconcevable. C’était terriblement injuste et ça ne répondait pas au dommage que nous avions subi et que subissent les victimes d’abus, un type de dommage permanent et qui évolue. Découvrir ce type d’injustices dans la législation a été l’un des motifs qui nous ont poussés à lutter pour que ces infractions soient déclarées imprescriptibles.
Cela en valait-il la peine ?
José Andrés Murillo
Cette affaire a beaucoup aidé à briser certaines structures. Je sens que nous avons fait partie d’un mouvement ; nous ne sommes pas le mouvement, mais ce mouvement nous porte, et c’est beaucoup plus grand que nos histoires. L’exposition de nos cas a sans aucun doute permis que le sujet trouve un écho.
Juan Carlos Cruz
Une chose qui m’a beaucoup impressionné, c’est l’expérience de pouvoir me réunir avec des survivantes et des survivants dans différentes parties du monde. Par exemple à Varsovie, nous avons fait une réunion dans un endroit qui ressemblait à un bunker, et cent personnes survivantes sont venues, parmi les milliers de victimes d’abus qu’il y a en Pologne. Je me suis senti incroyable de parler à des personnes très courageuses, qui auraient pu subir des répercussions pour être là, mais qui venaient quand même.
Parfois, j’ai parlé avec des pères et des mères de survivants qui me racontent qu’ils viennent au nom de leurs fils et de leurs filles qui n’ont pas résisté et se sont suicidés. Ils parlent avec moi pour mieux comprendre, parce qu’en entendant des victimes, ils disent : « Je comprends ce qui lui est arrivé », et je te jure que ça me serre le cœur. Alors le faire pour eux, ça compense n’importe quelle angoisse, n’importe quelle souffrance.
James Hamilton
L’affaire Karadima a changé toute notre société.
Juan Carlos Cruz
Cette affaire a révélé que nous sommes dans une société qui, oui, est courageuse, mais qui cachait ses problèmes, qui cachait le problème d’une Église dirigée et entretenue par une élite, et d’évêques qui, peu importe qu’ils viennent d’un quartier populaire, une fois nommés évêques se prenaient pour des cousins d’Eliodoro Matte. C’est impressionnant de voir comment l’élitisme qui existe au Chili se transporte dans beaucoup d’espaces de la société. Je crois que nous vivions dans un élitisme fondé sur les noms de famille, la couleur de peau et l’école d’où tu sors.
Juan Pablo Hermosilla
Une société malade a commencé à apparaître, et on a commencé à analyser et à systématiser des données et des statistiques. À la suite de cela, il est devenu visible que la plupart des abus étaient commis, de loin, par des personnes proches de la victime, qui avaient la charge des enfants, et en même temps, la plupart des auteurs, de loin aussi, étaient des hommes, et cela avait à voir avec une manière d’exercer le pouvoir masculin.
Ce processus a aussi commencé à rejoindre l’ouverture de champs de travail qui concernaient les violences de genre et les maltraitances infligées aux femmes par des hommes. Une réalité sociale a donc commencé à apparaître au Chili, qui traversait toutes les couches sociales, fortement installée dans l’élite, qui s’ajoutait à une réalité de masculinité toxique et à une manière d’exercer le pouvoir de façon agressive et destructrice envers les enfants et les femmes.
Il y avait quelque chose dans le modèle masculin, et dans l’apprentissage des rôles dans la société, où le niveau économique de l’homme importait peu. On pouvait voir que l’homme était prédisposé à des situations d’abus contre les enfants et les femmes. Cela a été poussé à l’extrême dans l’Église, à travers un système de double impunité : d’une part, des personnes étaient surprises en train de commettre des abus et, au lieu d’être punies, elles étaient protégées par l’Église ; d’autre part, un système d’impunité qui, à travers la prescription et l’exercice patriarcal de la justice, maltraitait à nouveau les victimes.
Un système de double impunité
- Les personnes surprises en train de commettre des abus, au lieu d’être punies, étaient protégées par l’Église.
- La prescription et l’exercice patriarcal de la justice maltraitaient à nouveau les victimes.
James Hamilton
Ce chapitre ne pouvait pas se clore sans un impact de portée nationale et un changement de la législation. Ne pas le faire était complètement incohérent avec notre chemin et avec ce que nous avions vécu. Finalement, il y a des personnes qui tolèrent moins les injustices que d’autres, et pour moi, à vrai dire, il était extrêmement important de pouvoir aider à changer le système. Comme il m’est arrivé d’avoir une grande exposition, j’ai décidé de mener la bataille non seulement pour moi, mais pour les gens, pour toutes les victimes d’abus, du monde entier, parce que l’exemple du Chili a commencé à se répandre dans le monde.
J’ai donné beaucoup de mon sang vital dans cette affaire, et ça a été une expérience extrêmement satisfaisante de savoir que nous avons pu faire quelque chose, en aidant à faire avancer la loi sur la prescription. Ce don de soi finit par te consumer, et on veut toujours plus, que d’autres choses soient obtenues, mais je crois que ça a été un progrès énorme pour toutes et tous sur le plan social, et un grand progrès pour la société.
Juan Pablo Hermosilla
L’État était prédisposé à ne pas croire, à rejeter cette idée de l’abus et à ne pas s’attirer d’ennuis. De là est née l’idée de tirer parti de l’expérience, de tout ce qu’on avait appris dans le combat, de ce qui s’était joué sur le plan judiciaire et social, pour le transformer en une fondation qui apporterait la même aide et le savoir que nous avions.
James Hamilton
Il ne faut pas oublier que les curés sont des êtres humains, et qu’il y a des facteurs communs entre un père qui a abusé de son fils ou de sa fille et un prêtre qui a abusé d’un enfant, garçon ou fille ; il y a des situations communes, et nous devons les établir. C’est pour cette raison que l’idée d’une fondation a commencé à devenir plus visible, parce que nous avons toujours maintenu notre position de défense des droits humains, de prévention de l’abus et de poursuite des agresseurs.
Le rêve d’une fondation
- 2010Révélation publique des abus de Karadima dans un reportage télévisé
- DissimulationL’Église étouffe les faits et l’État classe les affaires
- FondationCe qui a été appris dans le combat judiciaire et social devient aide et savoir pour d’autres victimes
Juan Pablo Hermosilla
Commencer à planifier ce projet a été un défi énorme, parce que tout était un apprentissage constant, et au milieu de tout ça nous avons commencé à nous organiser, à recevoir des cas, à construire un système ; nous avons commencé à créer des protocoles, à apprendre des erreurs que nous commettions, et à favoriser un environnement sûr pour les victimes.
José Andrés Murillo
Pour moi, créer une fondation a été une libération. Je ne voulais pas qu’on continue à parler de moi, alors c’est pour ça que j’ai cherché à créer une instance différente, une organisation, quelque chose qui reste dans le temps. Pas une association de victimes ou de survivants, comme on en fait dans beaucoup d’endroits, et comme il s’en est créé ici aussi. Ce que je cherchais, c’était quelque chose qui dépasse les personnes, une organisation qui produise des processus culturels ; c’est pour ça que nous lui avons donné le nom « para la confianza » (pour la confiance). C’est à travers cette idée que je suis arrivé à la confiance lucide : c’est le concept principal. Nous ne sommes pas pour la méfiance envers tout le monde, mais pour projeter une lumière critique sur les espaces culturels, les espaces obscurs. Pour l’abus, la lumière, c’est comme pour les vampires. Il déteste la lumière. L’abus a vraiment beaucoup des vampires.
Je me suis beaucoup trompé, mais malgré tout, et surtout grâce à ce que j’ai appris, ça a été un processus philosophique, parce que nous parlons d’une nouvelle philosophie dans les fondements de la société.
Certaines personnes nous ont critiqués en disant : « Bon, toi, tu as été aussi public parce que tu es un bourge, parce que vous êtes de l’élite », et je crois que oui, ça a été comme ça, et je sens que ça nous rend plus responsables. Au bout du compte, ça a permis de rendre l’abus visible partout.
Juan Carlos Cruz
Je reconnais le privilège d’où je viens, c’est-à-dire d’une famille « traditionnelle », et j’ai bénéficié des avantages que me donne mon apparence, mais dans ma famille on m’a toujours appris que toutes les personnes sont égales, qu’il n’y a pas de différences, et qu’il faut se soucier des personnes qui vivent dans la pauvreté, non pas en leur donnant le poisson, mais en leur apprenant à pêcher.
José Andrés Murillo
Il est légitime qu’on nous critique parce que nous sommes de l’élite et que, par conséquent, notre affaire a été plus médiatisée. Ils ont raison. Cependant, nous l’avons vu d’un autre point de vue. Pour nous, appartenir à une classe privilégiée nous rend responsables de rendre l’abus visible et de dire que l’abus ne nous appartient pas.
Et même si le fait d’être de l’élite nous a servi pour rendre visible, nous ne voulons pas que ce sujet reste dans l’élite. Il a une origine élitiste, mais il a une expansion anti-élitiste. Alors, certains nous ont dit que le besoin de faire du « tourisme » social avait été plus important que de faire justice, et ce n’est pas vrai. C’est inacceptable de dire ça, parce que ça a été tout le contraire.
Juan Carlos Cruz
Tout ce processus a eu beaucoup à voir avec le fait d’assumer ce privilège, de rencontrer des personnes de tous horizons qui ont été victimes et d’essayer de les accueillir, non pas en leur donnant tout résolu, mais en leur donnant des outils qui les aident à faire face.
Juan Pablo Hermosilla
La Fondation a sans aucun doute aidé notre société à comprendre davantage d’aspects de l’abus et à en prendre conscience, parce que, malheureusement, nous sommes dans un pays assez hypocrite à plusieurs égards, qui n’arrive toujours pas à intérioriser que l’abus et la maltraitance doivent être sévèrement sanctionnés. Je crois qu’il y a eu un grand progrès du côté de l’opinion publique, mais du point de vue institutionnel, tant dans l’Église que dans l’État, il reste énormément à faire.
Et évidemment, je crois que cette prise de conscience a influé sur le climat de révolte que nous avons vu en octobre 2019, où il est apparu clairement que les personnes, et la société, n’étaient plus disposées à tolérer des juges, des policiers ou une Église qui dissimule, qui protège expressément ou tacitement les agresseurs et ne protège pas les personnes dont les droits ont été atteints.
James Hamilton
La Fondation a été une initiative qui a aidé à changer le visage de ce pays, elle a changé le visage de la lutte contre l’abus, elle a donné son indépendance à cette lutte et, d’une certaine manière, elle offre une perspective d’avenir à toutes celles et à tous ceux qui veulent travailler contre l’abus et contre la prévention des événements adverses de l’enfance, parce que nous sommes là, et nous sommes une référence ; par conséquent, toute personne qui veut avancer sur ces sujets doit nécessairement regarder la Fondation.
José Andrés Murillo
Ce n’est pas de la colère, ce n’est pas de la pure vengeance, c’est de la confiance lucide, et en comprenant cela nous nous sommes engagés dans les droits des enfants, filles et garçons, dans la compréhension de l’abus de conscience. Je crois qu’il a été très important de nous impliquer dans des processus législatifs, dans l’éducation, dans des organisations, et dans ce que nous pouvons. Nous voulons vraiment transformer la société, parce que l’abus est encore très présent, et on le combat par la pensée critique, par un travail qui naît de la confiance lucide.
À propos de cette édition. Version web du livre 10 ans pour un monde sans abus (10 años por un mundo sin abuso), publié en PDF par la Fundación para la Confianza en 2021 (première édition imprimée à 500 exemplaires, Ograma Impresores ; ISBN 978-956-402-822-4). Direction : José Andrés Murillo. Coordination générale : Nicole Del Río. Recherche et rédaction : Benjamín Gálvez. Direction artistique et conception graphique : Cristhian Sotomayor. Illustrations : Jesu Villa et Cristhian Sotomayor. Édition : Natalie Sève. Dans cette version, les coquilles ont été corrigées et des graphiques qui résument le contenu ont été ajoutés ; les illustrations des personnes qui témoignent ne sont pas reproduites. Les chiffres, les fonctions et les références juridiques sont ceux de la date du livre. Télécharger le PDF original (en espagnol)
Traduction de la Fundación Para la Confianza. En cas de différence, la version espagnole prévaut. Version espagnole.
